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Soyo, le voyage d’une hirondelle

Partagée entre le Brésil, la France et l’Argentine, Dom la Nena a, à 25 ans, déjà fait pas mal de choses. Violoncelliste classique de formation, c’est d’abord en compagnie d’artistes prestigieux (Jane Birkin, Etienne Daho, Camille, Jeanne Moreau, …) qu’elle a arpenté le monde, avant de sortir elle-même son premier album, Ela, coréalisé avec le très polyvalent Piers Faccini. Le temps d’une incartade musicale avec Rosemary Stanley (Moriarty) pour leur duo Birds on a Wire, elle nous livre aujourd’hui un second album plus assumé, Soyo, cette fois réalisé avec Marcelo Camelo (Los Hermanos), et nous transporte avec brio dans son monde de paysages doux et colorés. Le Gorille est sous le charme.

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Pour commencer on aimerait cerner un peu ton univers musical ; quel album est-ce que tu garderais si tu ne devais en garder qu’un ?
La llorona, de Lhasa. J’ai commencé à écouter Lhasa après avoir fait mon premier album en fait, mais c’est quelqu’un qui m’a vraiment marquée. Quand j’ai commencé à écouter ses disques, ça a été quelque chose d’assez choquant pour moi, parce je m’identifiais beaucoup à ce qu’elle disait, à ce qu’elle racontait, à ses chansons.

Un artiste avec lequel tu aimerais collaborer ?
Jorge Ben. Il est avec moi depuis mon enfance. Aujourd’hui il a soixante-dix ans, et il fait encore des concerts incroyables.

Et en ce moment, qu’est-ce que tu écoutes le plus ?
En ce moment j’écoute beaucoup Clandestino de Manu Chao. C’est un album que je connais depuis hyper longtemps, mais que j’ai redécouvert et qui me frappe pour son intemporalité. Sinon j’écoute Julieta Venegas, c’est une chanteuse mexicaine, qui fait de très belles chansons.

Donc finalement tu puises surtout dans un répertoire sud-américain ?
C’est vrai que je suis dans une période où j’écoute beaucoup de la musique d’Amérique du Sud, qu’elle soit actuelle ou des années 60/70, même avant, 40/50. Adolescente j’étais très focalisée sur la musique classique, parce que je faisais des études de violoncelle. Et puis du jazz, et beaucoup de musique plus folk et pop. J’écoutais beaucoup Cat Stevens, Leonard Cohen, Tom Waits, Cat Power, ou des choses comme ça.

Tu as commencé tes études de violoncelle à quel âge ?
A huit ans, quelques mois avant d’arriver en France.

Et quatre ans après tu te retrouves au conservatoire de Buenos Aires, à prendre des cours avec une des plus grandes violoncellistes actuelles, Christine Walevska…
Oui, quand je suis rentrée au Brésil je l’ai appelée, et je suis allée travailler à Buenos Aires avec elle.

Tout simplement…
Oui c’est vrai que j’ai eu beaucoup de chance, de rencontrer des gens généreux. J’avais douze ans, je ne sais pas si aujourd’hui j’aurais appelé sur le même ton. C’est vrai qu’à l’époque ça ne me faisait pas peur. Mais de toute façon, j’étais tellement désespérée à ce retour au Brésil …

Ça ne te manquait pas ?
C’est surtout que j’étais désespérée dans le sens où je viens d’une ville qui est assez grande, Porto Alegre, mais où il n’y a pas beaucoup de vie culturelle, encore moins dans la musique classique. Il n’y a rien en musique classique, vraiment. Il y a un orchestre, mais qui est assez terrible, et il n’y a pas de conservatoire, d’école de musique… il y a deux/trois grandes villes comme Rio, ou São Paulo, où il y a beaucoup de choses qui se passent, et où c’est très européen comme mode de vie. Mais Porto Alegre, malheureusement, c’est une ville où il y a zéro budget pour la culture. Et c’était une perspective assez dure pour moi, parce que je voulais vraiment continuer dans le violoncelle. Donc du coup j’ai fait une énorme crise, et c’est là où je l’ai appelée.

Et tu as préféré partir en Argentine plutôt que de rejoindre un conservatoire brésilien ?
En fait c’était plus près que São Paulo, ou quasiment la même distance. Et il y avait Christine Walevska, que j’ai rencontrée, et je voulais vraiment prendre des cours avec elle. Et mes parents trouvaient ça intéressant que j’ai une autre culture, une autre langue, c’était quelque chose qui nous faisait envie.

J’imagine que tu suivais une formation exclusivement classique là-bas. A quel moment tu t’es dit que tu pouvais faire de la pop ?
Quand je suis rentrée en France à 18 ans, on m’a appelée pour faire l’album de Jane Birkin [Enfants d’hiver]. Ça a vraiment été un déclic pour moi. Déjà c’était la première fois qu’on m’appelait pour faire quelque chose, et puis surtout il n’y avait pas de professeur, pas de chef d’orchestre, pas de partition. On a fait les arrangements avec Edith Fambuena, qui réalisait l’album, et pour moi ça a vraiment été la lumière au fond du tunnel… J’étais à une période où je savais que je voulais continuer avec le violoncelle, je voulais vraiment être dans la musique, mais je ne savais pas encore vraiment comment. Je ne me voyais pas dans un orchestre, ni soliste, je ne me voyais pas prof… Je ne savais pas trop quel chemin j’allais prendre.

Accompagner un artiste et faire son propre album, ce n’est pas la même chose ; quand est-ce que tu as franchi le pas ?
Quand j’ai fini la tournée avec Birkin, j’ai commencé à accompagner plein de gens. C’était quelque chose qui me plaisait beaucoup, mais je me faisais la réflexion que je me voyais mal jouer la musique d’autres gens toute ma vie. En fait j’avais envie d’essayer de composer, de voir ce qu’il se passait. Même quand je faisais du classique, j’avais quasiment tout le temps eu envie de faire de la composition, mais quand tu fais de la composition classique, il y a énormément de règles. C’est presque de l’ordre de la mathématique en fait, et moi je suis nulle en maths. Et puis, un peu malgré moi, de manière inconsciente, c’est venu sous forme de chansons. Du coup j’ai commencé à le chanter, et c’est comme ça que j’ai commencé à faire mes premières démos à la maison. Je les ai montrées à Piers [Piers Faccini], et ensuite on a enregistré l’album ensemble chez lui, dans les Cévennes. On a fait comme on voulait, c’était vraiment le rêve. Et Piers sort ses disques aux Etats-Unis par un label qui fait beaucoup de musique brésilienne, du coup il leur a envoyé l’album quand il était prêt. Je n’attendais pas grand-chose, et en fait ils ont tout de suite voulu sortir le disque, et puis les choses se sont un peu enchaînées à partir de là.

Arrive maintenant le second album, pour lequel tu as remplacé Faccini par Marcelo Camelo à la réalisation, mais malgré ce changement on reste dans la continuité musicale de Ela. Qu’est-ce que Faccini et Camelo t’ont apportée, musicalement parlant ?
Quand je suis arrivée chez Piers, au départ, j’allais faire l’album toute seule. J’avais beaucoup d’idées d’arrangement, je suis arrivée et j’ai tout enregistré, mais je trouvais qu’il manquait quelque chose. J’ai parfois une tendance à faire des choses très minimales, et qui sont un peu trop fragiles. Piers m’a vraiment aidée à mettre en valeur cette fragilité et ce côté épuré, mais tout en le rendant un peu plus élégant.
Ensuite, je pense que sur Soyo c’était très clair que je voulais quelque chose de plus rythmé, de plus solaire, de plus festif, mais en même temps ce n’était pas dans mon habitude, dans mon réflexe, de travailler comme ça. J’avais encore une certaine tendance à faire les choses un petit peu plus introspectivement, j’avais du mal à trouver cette voie. Mais pour Marcelo, toute la partie rythmique était très claire, il entendait vraiment les morceaux de façon naturelle, comme ça, et du coup c‘était hyper intéressant. J’ai appris beaucoup avec lui, ça m’a permis de voir les morceaux sous un autre angle. Même aujourd’hui, quand je fais mes nouveaux morceaux, j’ai tout de suite plus ce reflexe, de voir quelle serait l’essence rythmique du morceau.

Sur cet album on retrouve Golondrina, que tu avais déjà sortie sur un EP, mais cette fois sous une nouvelle forme. Pourquoi ?
Oui, c’est totalement une autre version, ça n’a rien à voir. C’était un peu un challenge, parce que c’est vrai que c‘était un morceau que je voulais vraiment mettre sur ce disque. C’était un peu le pont entre Ela et ce disque, c’était un morceau qui représentait plein de choses pour moi, mais en même temps je l’avais déjà enregistré, et j’étais déjà très contente de la version que j’avais faite. Du coup au départ c’était un peu un challenge, mais au final c’est venu de façon assez fluide.

Tu dis qu’il représente beaucoup pour toi ; de quoi parle-t-il ?
« Golondrina », c’est l’hirondelle. Ça parle un peu de l’enfance, de voyage et du temps qui passe, en utilisant aussi l’hirondelle comme métaphore en quelque sorte, comme image.

Tu évoques l’enfance, et c’est vrai que c’est un thème qu’on retrouve en filigrane dans tout ton album. Pourquoi ce thème particulièrement ?
Je pense qu’aujourd’hui on en a besoin. Enfin moi personnellement j’en ai besoin, je trouve que l’innocence, la légèreté de l’enfance, parfois c’est quelque chose qu’on oublie et qui manque vachement aux sociétés d’aujourd’hui. J’avais envie de faire quelque chose qui se prenne peut-être un peu moins au sérieux, d’avoir un peu de second degré, de légèreté… Je trouve que ça fait du bien. Moi en tout cas ça me fait du bien. Il y a quelque chose aussi de mélancolique là-dedans pour moi, parce que l’enfance au final, c’est le seul moment de ma vie où j’ai habité dans mon pays, avec mes parents. En fait je suis partie de chez moi très tôt, et je pense que ça a forcément un lien avec le fait d’avoir ce thème assez récurrent dans mes chansons. En même temps je ne suis pas en train de regretter le passé, pas du tout, mais je trouve qu’aujourd’hui c’est important d’essayer de garder une part d’enfance, une part de simplicité en nous.

Tu es seule sur scène, est-ce un choix ou une contrainte ?
En fait au départ, sur Ela, j’étais en duo, puis la violoniste avec qui je jouais est tombée enceinte. Comme j’avais plein de concerts, je me suis dit que j’allais continuer tout seule, et c’est quelque chose qui m’a tout de suite énormément plu, parce que je me suis rendue compte que le rapport était totalement différent avec le public. Quand tu es seule sur scène, il y a une connexion beaucoup plus forte, un risque beaucoup plus grand, et je trouvais ça intéressant de prendre ce risque-là. C’est très radical comme choix, mais je voyais ça comme un challenge, de réussir à transcrire tous ces morceaux toute seule, à garder l’énergie, sans rien cacher. Tout se voit, surtout quand il n’y a qu’un violoncelle, une voix, et quelques petits instruments en plus. Donc voilà sur Ela c’est parti d’une contrainte, qui est devenue un choix très clair pour moi. Et sur ce deuxième disque je voulais essayer de pousser ça encore plus loin, et de voir vraiment jusqu’où je pouvais aller. Aujourd’hui je joue de la batterie, des percussions, de la guitare électrique, du ukulélé, de plein d‘autres choses, et plus ça va, plus ça me plait d’être toute seule sur scène.

Donc au final tu appréhendes la scène comme un travail de studio ?
C’est vrai que, justement, l’idée d’être toute seule sur scène c’est aussi pour essayer de retranscrire ce travail d’enregistrement, qui est très solitaire souvent. Pour moi, au moment où j’enregistre, j’ai besoin d’être seule, de créer dans mon coin. C’est peut être ça la différence. Le travail en studio est quelque chose de très introspectif, c’est quelque chose que je n’ai pas du tout envie de montrer, qui est dans l’exploration, et je ne supporte pas du tout d’avoir quelqu’un qui soit là, en train de m’écouter. Alors que sur scène c’est quand même une démarche totalement différente, parce que je vais en sachant déjà où je veux aller, sans un gramme de nécessité de solitude. Mais c’est vrai que sur scène, l’idée d’être toute seule et de faire les loops, de construire les moreaux en direct, c’est aussi pour essayer de retranscrire ce que j’ai fait en studio, en enregistrant couche par couche, en construisant comme un château de cartes les morceaux.

Tu jongles entre les langues dans cet album, entre le portugais et l’espagnol principalement, mais également l’anglais et le français. C’était une volonté de décliner tes différentes identités ?
Le choix de la langue, c’est quelque chose d’assez mystérieux en fait… Je dirais que c’est la langue qui choisit pour toi. Ça va beaucoup avec la mélodie, avec le rythme, avec le son de la langue. Parfois tu as une mélodie puis tu as des sons, plus que des mots, et ces sons-là tu t’aperçois inconsciemment que ça va plus vers de l’espagnol, ou vers du portugais. C’est quelque chose que tu ne contrôles pas. D’ailleurs souvent j’ai essayé de traduire un morceau, c’est quelque qui ne marche pas du tout.

Pourquoi ne pas avoir mis plus de français ? Il n’est que sur une partie de chanson…
Le français pour moi c’est une langue qui est très difficile. J’ai écrit un peu par miracle ce bout de chanson. C’est venu comme ça, juste l’idée d’une mélodie, tout est venu un peu ensemble, mais après c’est vrai que le reste du morceau est venu en portugais. Mais je trouve que c’est très dur de rendre le français mélodique, simple, poétique… Peut-être qu’avec le temps ça viendra.

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© JEREMIAH

Après deux albums et plusieurs tournées mondiales, quels sont encore tes projets ?
J’ai des idées de choses à faire, mais je laisse un peu les choses venir. Rien n’était vraiment planifié de ce que j’ai fait. Pour l’instant je suis sur cet album, j’ai ce projet avec Rosemary Stanley aussi, Birds on a wire, qu’on tourne encore cette année. C’est un projet qui est un peu intemporel, là on tourne pendant un mois en novembre, l’année prochaine peut être qu’on va faire une pause, on fera peut-être un autre disque… C’est un projet qui n’a pas vraiment de limites, on peut le faire un peu quand on veut.

Et retourner vers le classique ?
J’aimerais bien, mais c’est difficile le classique, il faut avoir beaucoup de temps. C’est dur de faire les deux, parce que le classique demande beaucoup de temps de répétition. Mais avec Rosemary on mélange pas mal de classique et de musique actuelle. On a réussi à adapter à notre sauce du Purcell ou du Monteverdi. C’était un peu un challenge mais on est plutôt contentes, et pourquoi ne pas faire plus de choses dans ce sens-là…

Propos recueillis par Ivan Piccon

Dom la Nena sera en concert au Pan Piper (Paris) le 28 septembre

 

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