Interviews

Quand Portico s’aventure – sans Quartet – vers de nouveaux champs musicaux

Avant Portico, il y a eu Portico Quartet. Trois albums au compteur, et quatre Anglais aux manettes pour nous livrer un jazz tendance psyché où le saxophone, le hang, la contrebasse et la batterie prenaient leurs aises. Et puis Nick Mulvey s’est lancé en solo, et malgré l’arrivée de Keir Vine, le groupe s’est métamorphosé pour ne garder que Portico.
A présent chez Ninja Tunes, Portico a signé son grand retour avec Living Fields, quatrième album studio – ou premier, c’est selon – où les instruments ont laissé place aux machines pour dessiner ces nouveaux espaces de vie. A l’image du désert d’Atacama, qui a inspiré l’album, Living Fields est plus froid, plus introspectif aussi, mais se réchauffe au son des voix de Jono McCleery, Joe Newman (Alt-J) et Jamie Woon.
Le Gorille, qui aime le dépaysement, a rencontré Jack Wyllie, Milo Fitzpatrick et Duncan Bellamy pour discuter de ce changement de cap.

 portico

On va commencer l’interview par un portrait pour mieux vous connaitre. Alors, si vous pouviez rencontrer un musicien lequel choisiriez-vous ?
Jack
: Mort ou vivant ? Si je peux choisir quelqu’un de décédé, John Coltrane sans aucun doute.
Duncan : Michael Jackson, ouais ça pourrait être intéressant !
Milo : Je ne sais pas si j’ai envie de rencontrer quelqu’un que j’admire parce que ça pourrait altérer ma perception. On peut adorer la musique d’une personne, la rencontrer et ça peut être un idiot et on n’aime plus l’artiste. C’est un peu dangereux, donc j’aimerais rencontrer quelqu’un d’un peu moyen, genre Bryan Adams, et on traînerait juste ensemble, tranquillement [rires].

La musique qui vous réunit en tant que groupe?
D
: Il y a beaucoup d’albums qui nous rassemblent… Si on doit en choisir un, sûrement Oneohtrix Point Never. C’est un américain, il fait de la musique avec des synthés.
J : Un album qui a resserré nos liens quand on s’est rencontré, c’est Music for Eighteen Musicians par Steve Reich.

Un album que vous écoutez à la maison ? 
D : J’écoute des solos de piano dans mon bain, genre Chilli Gonzalez.
J : J’écoute Gockle Prandit.

Ce que vous écoutez sur la route ?
D
: De la techno. J’en écoute assez souvent très tôt le matin.
J : J’écoute des mixes
M : Bryan Adams !

Ce que vous écoutiez quand vous étiez ados ? 
D : Nevermind de Nirvana.
J : J’aimais beaucoup Moby quand j’étais ado.
Tout le monde en direction de Milo : Bryan Adams ?
M : [il rit] J’écoutais Queen.

[youtube www.youtube.com/watch?v=l5Wt8_umUz0]

Depuis 2012, vous avez opéré un grand changement de style en vous éloignant du jazz pour aller davantage vers l’électro. Mais à l’écoute de Living Fields, je ressens toujours l’influence du jazz. Comment vous définiriez votre son aujourd’hui ? Et comment a réagi votre fanbase, surtout composés d’aficionados de jazz ?
D
: Je dirais qu’on fait de la pop expérimentale. Je pense que beaucoup de nos fans n’ont pas du tout aimé le dernier album. Certains ont été plutôt véhéments, mais dans l’ensemble c’est plutôt positif : ceux qui s’attendaient à plus de musique instrumentale ont réalisé que ce qu’on faisait a changé.

Pensez-vous que cette réaction est due au fait que la pop est considérée comme un genre un peu « dégradant » ?
D
: Oui, peut-être… Ou peut-être que ça n’intéresse simplement pas les gens. La musique qu’on fait maintenant c’est presque un tout autre groupe, je comprends que certains soient déçus.

Et puis vous avez changé de nom de groupe également, peut être que certains n’ont même pas conscience que vous êtes le même groupe.
D
 : On a communiqué sur ce changement de nom via un communiqué de presse, mais on ne peut pas faire grand chose de plus. Je pense que les fans qui nous ont suivis depuis le premier album sont en quelque sorte habitués au changement puisque le premier album et le troisième sont assez différents. En définitive, je pense qu’il y a pas mal de personnes qui sont contentes de nous suivre dans ce voyage musical.

Vous avez récemment signé sur Ninja Tunes, comment votre label a-t-il accompagné ce changement ? 
D : On n’a pas fait ce nouvel album pour Ninja Tunes, mais c’est vrai que cette signature colle bien avec ce qu’on a envie de faire à présent. Changer de label c’était peut-être l’opportunité de se distinguer

Qu’est-ce qui vous a incité à signer sur Ninja Tunes ? C’est un choix qui semble cohérent puisque l’électro y rencontre souvent le jazz, mais qu’est-ce qui vous a motivé ? 
M : Ils étaient intéressés par le groupe avant qu’on ait opéré notre changement en fait. On a discuté avec eux du projet de prendre un virage assez important, et ils se demandaient à quel point on allait changer notre son. Donc on les a rassurés au fur et à mesure, il y a un peu eu des hauts et des bas dans la jauge de confiance des deux côtés : il fallait vraiment apprendre à se faire confiance. C’est difficile de prendre un groupe sans vraiment savoir dans quelle direction ils vont, mais ils ont été super parce qu’ils nous ont accordé leur confiance et ont cru en nous.

[youtube www.youtube.com/watch?v=5eBCbUxMej4]

Pour Living Fields vous avez changé de méthode de composition. Est-ce que s’est apparu comme nécessaire maintenant que vous n’êtes plus un quartet ? 
J : Je pense qu’effectivement le changement de méthode était important à faire. En fait, le dernier album, on l’a fait tous les trois aussi, et puis Keir s’est greffé au projet pour développer certaines parties en studio et pour le live. Pour Living Field, on a continué à écrire tous les trois, mais si on a changé de processus c’est plus parce qu’on avait envie de faire quelque chose de novateur et de changer notre son. Ce changement c’était aussi le moyen de faire plus de chose autour de la production et de la composition par ordinateur. Ça nous a pris du temps, presque un an en fait, pour trouver cette méthode de travail, trouver les thèmes de l’album et établir ce processus collaboratif. Mais une fois qu’on l’a trouvé, on a pu bosser relativement rapidement.

Vous avez été appelés pour faire la bande-son d’une exposition sur l’espace et l’architecture au Royal Albert Museum de Londres. Est-ce que ça vous a influencé d’une quelconque manière dans l’élaboration de Living Fields ? Dans le choix des chanteurs par exemple, la musique de Jono McCleery souvent décrite comme mêlant le passé, le présent et le futur, et on trouve un peu cette idée dans Living Fields.  
D : Peut-être pas dans le choix de travailler avec Jono McCleery, parce qu’on travaillait déjà avec lui. Mais oui, faire la musique d’une exposition c’est une belle expérience, ça nous a donné des tas d’idées parce qu’on était obligé de créer dans un petit laps de temps. On prenait du temps pour composer et tout à coup avec cette exposition, on a dû écrire vraiment rapidement, presque en un jour. Donc c’était formateur parce que ça nous a donné une poignée d’idées rapidement. Ça peut être hyper productif d’écrire dans un court laps de temps. On a réutilisé pas mal de textures et de sons créés pour l’occasion dans Living Fields.

Vous avez également visionné ce documentaire chilien « Nostalgie de la Lumière » pour écrire Living Fields. Est-ce que vous pouvez résumer un peu le film pour ceux qui ne l’aurait pas vu et expliquer en quoi il a pu vous influencer dans votre méthode de composition ? 
M : On s’est servi de ce documentaire parce qu’on l’a tous vu. Ça faisait écho à certains des thèmes et des concepts qui nous intéressaient déjà, donc on s’est dit que ce serait un bon élément pour stimuler la créativité. On l’a envoyé à chacun de nos collaborateurs et ils ont réagi au film de manière tout à fait personnelle. On les a alors guidé vers les aspects du film qui nous intéressait particulièrement et qu’on voulait qu’ils creusent. Le film traite de thèmes comme la perte et aller de l’avant, de la mort et du concept de vie après la mort. Ça parle d’histoire, de temps, de la création de l’univers et d’autres concepts tout aussi importants. Finalement c’est pas tant le film qui nous a guidé dans notre processus de création, mais davantage les thèmes dont il traite. C’était un bon moyen d’avoir un fil conducteur dans l’album. Chacun des thèmes sur lesquels on a écrit avait une sorte d’origine liée à eux.

Est-ce que la collaboration avec les autres artistes présents sur l’album est également liée au souhait de parler de ces différents thèmes ? Comment ont-ils réagit ? 
M : Avec le film, on leur a parfois envoyé quelques poèmes [de Herman Hesse et de Philip Larkin – ndlr]. On a vraiment envoyé tout ça aux trois artistes, et chacun a écrit sur un aspect différent, propre à ce que le film leur évoquait. Certains ont eu des idées qui émanaient de fait que chaque être humain est lié à l’univers atomiquement – dans un sens proprement scientifique, mais aussi sous un angle philosophique. D’autres ont été inspirés par la route qu’on prend quand on est en train de mourir. Donc oui, chacun d’eux a écrit sur un thème différent, et c’est assez rafraîchissant de voir ça. C’est la première fois qu’on a fait des collaborations. C’est très excitant : on ne sait pas trop à quoi s’attendre à chaque e-mail reçu. C’est d’ailleurs pas mal d’échange de mail et d’arrangement ici ou là. Ça prend beaucoup de temps, mais c’est très sympa à faire, c’est comme recevoir un petit cadeau toutes les deux semaines !

Pour reparler du film, est-ce qu’il y a un élément qui vous a vraiment marqués ?
J
 : Un moment vers la fin, il y a une femme qui parle de ses parents décédés, et elle met ça en parallèle avec les nouvelles étoiles qui naissent : les particules qui se désagrègent sur Terre pour, à terme, renaître et former ces nouvelles étoiles. Le cycle du cosmos, j’ai trouvé ça vraiment cool. Elle le dit pas exactement comme ça, c’est bien mieux expliqué dans le film ! (rires)

[youtube www.youtube.com/watch?v=fP7crd85Zcg]

Dans vos trois précédents albums, le hang était plutôt central. Comment est-ce que vous avez découvert cet instrument qui n’est plus produit ? Est-ce que vous pensez le réintroduire dans vos compositions à l’avenir ? 
M : Peut-être qu’on réutilisera cet instrument. Mais on a beaucoup travaillé sur cet instrument pendant près de dix ans, c’est un son génial, mais on n’avait vraiment pas envier de le réutiliser pour cet album.

Sur cet album vous semblez vraiment vouloir complètement changer par rapport à ce que vous avez fait précédemment. Le nom du groupe a changé mais reste similaire au précédent, ce qui donne une idée d’évolution. Est-ce qu’au fond vous souhaitiez vraiment séparer ces deux entités que sont Portico Quartet et Portico ? 
D
 : Oui, c’est plutôt ça. On a pensé à ce changement de nom, mais je pense qu’inconsciemment on n’avait pas envie de perdre tout le public qu’on a mis des années à construire. Changer complètement de nom revenait à tourner la page.
J : Je pense que certaines personnes aiment voir les musiciens évoluer et apprécient de suivre un projet comme Portico. Mais on aurait pu changer radicalement de nom effectivement.
M : Certaines nous ont dit que si on n’a pas changé de nom du tout au tout, c’est parce qu’on manquait de conviction dans ce qu’on voulait affirmer. Je pense au contraire que,  pour nous, c’était un choix pragmatique : On voulait donner l’opportunité aux gens qui nous suivaient auparavant d’écouter ce que l’on fait maintenant sans les forcer à aimer. Il y en a qui n’ont pas aimé, et c’est naturel parce que le son est véritablement différent. Mais finalement, on reste les trois mêmes mecs, toujours à la recherche de la nouveauté. Ce qui nous a paru suffisant pour toujours incarner ce nom : Portico. C’est un peu comme un nouveau chapitre.

portico2

Parlons de votre expérience de musiciens. Vous jouez tous d’un instrument et peut-être avez-vous tous appris la musique avec le solfège. Qu’est-ce qui vous a amenés aux machines électronique pour produire votre son, est-ce que ça vous apporte une plus grande liberté ?
J
 : Je trouve ça plutôt naturel d’utiliser des machines, mais je pense que c’est parce que je n’ai aucune connaissance de la théorie musicale. D’une manière générale,  j’aime juste me poser, et expérimenter jusqu’à ce que je trouve que le résultat sonne bien. Mais je pense que cette méthode me prend plus de temps que si j’avais des connaissances théoriques. Avec des machines électroniques c’est beaucoup plus intuitif, je pense être plus à l’aise avec parce que j’utilise mon ouïe et manipule les sons – c’est moins affaire d’harmonie ou autre.
D : Je pense qu’on ressent tous ça à des degrés différents. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un vrai saxophoniste, parce que mes compétences ne sont pas tant techniques. Mais j’ai toujours eu cette envie d’utiliser des instruments qui pouvaient exprimer au mieux mes idées. Donc passer aux machines c’est surtout trouver les bons instruments pour ce qu’on avait envie de faire.

 

Propos recueillis et traduits par Sabrina et Noémie

Pour plus d’informations :
www.porticomusic.co.uk/
www.facebook.com/porticomusic

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