Interviews

Luciole, incandescente

Le Gorille continue sa plongée dans la chanson francophone avec une artiste au profil atypique. Diplômée du conservatoire d’Arts Dramatiques de Rennes, c’est sur la scène slam que Luciole se fait remarquer en remportant deux titres consécutifs de championne de France en 2005 et 2006. Après un premier album, Ombres, sorti il y a six ans et salué par l’ensemble de la critique, c’est aujourd’hui autoproduite que Luciole revient pour nous offrir  Une, second album délicat et lumineux.

 luciole 496-(c) Renaud Julian

Présentation en portrait :

Si tu étais un artiste ? Jacques Prévert
L’album que tu emporterais dans la jungle avec toi ? Le best-of De Gainsbourg à Gainsbarre
La musique qui te met en joie ? Delicate Steve – Butterfly
Celle qui te donne envie de rester chez toi ? The Cinematic Orchestra – To build a home
Celle qui te fait voyager ? Didier Squiban – Molène
La chanson que tu écoutais en boucle à 15 ans ? Louise Attaque – Léa

[youtube www.youtube.com/watch?v=WUjdDyO4Yy8]

Parlons un peu de Une. On t’a découverte comme slameuse, il y avait quelques passages parlés dans ton précédent album, mais celui-ci est exclusivement chanté. Pourquoi cette rupture avec le slam ?
Je ne sens pas de rupture, moi. Les disques sont là pour témoigner de l’évolution d‘un artiste, mais l’artiste, lui, continue de vivre entre ses différents albums. Donc ce n’est pas une rupture, c’est plutôt un glissement de terrain… Je viens du slam certes, mais j’ai toujours été chanteuse avant d’être slameuse. Le slam, ça été une façon de développer mon goût pour l’écriture, et de me libérer un peu du carcan « couplet/refrain » de la chanson française. Au moment où je l’ai découvert j’étais dans des structures éclatées, je parlais plus que je ne chantais, et puis petit à petit je me suis remise à chanter sur les scènes slam, et les deux se sont mélangés. Les chansons du premier album, c’était des textes parlés la plupart du temps, qu’on a mis en musique et qu’on a réadaptés, à qui on a donné une deuxième naissance. Et c’est peut-être ça qui fait la différence, les morceaux de l’EP et les morceaux de Une, ce sont des textes que j’ai écrit d’ores et déjà pour être des chansons, pour être dans de la musique.
Donc je n’ai pas fait un choix sciemment, mais après je pense qu’au fond de moi j’avais aussi envie de m’assumer en tant que chanteuse, parce que l’étiquette slam n’est pas toujours évidente à porter non plus. Je l’ai bien vu sur le premier projet, on m’accusait de ne pas faire de slam sous prétexte que je chantais. Mais le slam ça peut être tout et n’importe quoi, c’est une scène ouverte, tu y fais ce que tu veux… Et il y a aussi eu les gens qui ne veulent pas écouter ton disque, parce qu’ils ont décidé qu’ils n’aimaient pas le slam. Donc j’ai eu envie de m’affranchir de tout ça. Je suis une chanteuse, quand on me demande ce que je fais dans la vie, je ne dis pas « je suis slameuse », je réponds « je suis auteur/compositeur/interprète », ou « je suis chanteuse ».

Tu t’es lancée dans l’autoproduction pour cet album ; comment s’est passée sa création ?
Sur le nouvel album j’ai fait tous les textes, et toutes les mélodies. Donc auteur/compositeur de la matière brute, et puis ensuite j’ai fait appel à un duo de compositeurs, BAAB, qui se sont chargés de coudre de la musique autour de mes mélodies brutes. Mais ça m’arrivait d’envoyer, soit des morceaux référents, soit des idées. Puis parfois ils sont allés dans mon sens, et d’autres fois ils m’ont prise à contrepied et m’ont emmenée dans des endroits inattendus, pour me sortir de ma zone de confort.

On l’a vu sur J’attends, tu aimes essayer constamment de nouveaux arrangements sur tes chansons. Sur scène tu suivras l’album ou tu essaieras de nouvelles choses ?
On a fait une résidence au théâtre Antoine Vitez au mois de décembre, pendant laquelle on a créé un nouveau spectacle pour le nouvel album. Pour l’instant on a respecté les versions de l’album, pour la simple et bonne raison que j’ai envie de les défendre comme ça, parce que c’est la première fois que je me retrouve avec la possibilité d’avoir autant de volume sonore sur scène. J’ai envie de sortir de l’acoustique (ce que j’ai beaucoup fait sur scène ces dernières années), et de vraiment délivrer quelque chose d’électrique, voire d’électronique. Après, on a réarrangé quelques anciens morceaux à la sauce du nouveau projet. Il y a deux morceaux du premier album, et deux de l’EP, qu’on a retirés vers nous. Pour le coup, J’attends est encore dans une nouvelle version, beaucoup plus proche de ce qu’on fait aujourd’hui.

[youtube www.youtube.com/watch?v=zxi5Rs_NqHM]

Quelle place a occupé l’anticipation de la scène dans la conception du projet ?
Elle a une place primordiale, parce que je fais ce métier pour faire des spectacles. Clairement, je suis plus une artiste de scène qu’une artiste de studio. Il n’y a rien qui me tétanise plus que de fixer et d’arrêter un choix, même si je sais que quand on enregistre une chanson, qu’on la fixe, on se dit que c’est la meilleure version possible à ce moment précis. Alors que la scène, tu détermines un ordre de morceaux ; si le lendemain tu as envie d’enlever une chanson parce que tu n’as pas envie de la chanter, ou si tu as envie de changer les arrangements d’un soir à l’autre, tu le fais. Et j’aime ça, moi, j’aime la scène, j’aime les planches, j’aime le contact avec les gens… Donc clairement, le spectacle c’est ce qui me motive aussi à continuer. J’ai commencé à y réfléchir assez en amont, parce que je savais que j’allais avoir une résidence. Donc à partir de là j’ai commencé à prendre des notes, à réfléchir à ce que j’avais envie de faire. Et il y a eu aussi le spectacle Garçons, qu’on a fait aux Trois Baudets au mois de juillet avec Cléa Vincent et Zaza Fournier, qui a été une création de reprises. Le fait de monter un spectacle de toutes pièces, peu de temps avant de monter le mien, ça m’a  aussi donné des clefs de réflexion.

Et de ce qu’on a pu voir de la vidéo « teaser » de la résidence, tu le déclines en plusieurs tableaux. Pourquoi ce choix ?
Parce que j’avais vraiment envie d’avoir une création de lumière, chose que je n’avais pas eu sur ma tournée précédente et que j’avais vraiment envie de développer. Je trouve qu’on peut faire des tonnes de choses avec la lumière, qu’elle peut habiller un plateau de façon incroyable. Et puis quand on s‘appelle Luciole, il faut un peu de lumière quand même !
Et la raison pour laquelle il y a plusieurs tableaux, c’est que quand moi, en tant que spectatrice, je vais voir des concerts, j’aime bien qu’il se passe des choses… Après je n’écris pas mes transitions, tout n’est pas millimétré. Il y a juste des rendez-vous à des moments clefs, pour essayer de garder un coté spontané. C’est essayer d’être dans le spectacle vivant, et pas juste dans le tour de chant.

Il y a un concert qui t’a marquée particulièrement ?
Un concert qui m’a influencée, pas en termes de scénographie mais en terme de trouvaille musicale, c’est le concert d’Emilie Simon à Pleyel pour son avant-dernier disque, Franky Knight. Les cinq/six premières chansons du concert, il ne se passe jamais la même chose. C’est-à-dire qu’elle commence toute seule au piano à queue, après elle est toute seule à la guitare, puis après il y a un saxophoniste et un trompettiste qui apparaissent au balcon, après elle est dans la salle, le guitariste la rejoint… Les cinq premiers morceaux le groupe n’est pas fixe, et moi je trouvais ça chouette d’avoir des éléments de surprise, des mouvements. Après, si on va voir un artiste comme Stromae, qui est un vrai showman, carré, millimétré, ça me raconte des trucs aussi. Il y a plein de choses chouettes à prendre dans plein de spectacles différents, et puis après on voit ce qui nous touche ou pas.

[youtube www.youtube.com/watch?v=5JHJa6U529I]

Tu as fait une campagne de teasing originale à travers les « Attends-moi(s) », en proposant une reprise par mois en duo avec un nouvel artiste chaque fois. Comment t’es venue l’idée ?
Quand je me suis rendue compte en 2013 que, de toutes façons, même si je bossais déjà sur mon disque, il ne sortirait pas avant 2015, je voulais trouver quelque chose qui ferait que j’ai de l’actu régulièrement, qui permettrait de donner de mes nouvelles pour faire patienter les gens qui patientaient, et me faire patienter moi. Et c’était important de le faire en s’amusant, en prenant plaisir, en rencontrant des gens. Que ce soit récréatif pour tout le monde, sans se prendre la tête, en restant dans des choses toujours simples et acoustiques. Du coup j’ai eu cette idée-là. Comme tout l’EP était sur le thème de l’attente, je m’étais dit que ça permettrait de boucler la boucle et de faire le glissement vers la suite.

D’un point de vue plus communicationnel, le fait de rencontrer un nouvel artiste chaque fois t’as aussi permis de toucher de nouveaux publics ?
L’idée de ce projet c’était aussi effectivement un peu ça, que le public de l’autre artiste puisse me découvrir, et que mon public puisse le découvrir. C’était une sorte de donnant-donnant, d’aller et venue entre les deux. Après, je n’ai jamais senti de pic fulgurant suite à la publication d‘une vidéo, mais ces derniers mois les « fans » sur Facebook grimpent plutôt raisonnablement. La vidéo qui a eu le plus d’engouement, le plus de vues et le plus de réactions et de commentaires, c’est celle du mois de mai, avec Gaël Faye, qui est une reprise de Nougaro en noir et blanc avec des beatboxers.

Comment est-ce que tu l’expliques ?
Personnellement je pense que c’est parce que c’est la mieux. Et je pense qu’en fait je ne soupçonnais pas à quel point Gaël avait un public et une communauté aussi importante. Mais je ne l’ai pas choisi pour ça, je l’ai choisi parce que c’est quelqu’un que je connais et que j’apprécie beaucoup. Donc j’ai été surprise, on a été surpris tous les deux. Et c’est une des reprises qu’on a le plus tordue, qu’on s’est le plus appropriée. On s’est vraiment éloigné de l’originale. Je pense que c’est ça aussi qui fait que c’est chouette, on est loin de Nougaro.

luciole 418-(c) Renaud Julian

Pour finir on voulait revenir un peu avec toi sur ta vision de la chanson française aujourd’hui. Les critiques sont excellentes depuis le début, tu as un soutien de plusieurs médias (France Inter, France Bleue, Paulette, Mademoiselle…), et pourtant tu ne bénéficies pour le moment pas d’un public à la hauteur de ces retombées. Comment l’expliques-tu, et où situes-tu la chanson française dans l’échiquier musical actuel ?
Il y a une vraie place pour la chanson française en France, il y a des tonnes d’artistes français très connus, je n’en doute pas. Le problème, c’est que moi je n’ai pas le recul ; je suis dedans donc je m’y intéresse, et j’ai l’impression très naïvement qu’il y a une place, qu’il y a du monde, qu’on est là et qu’on représente. Mais c’est sûr qu’on ne représente pas beaucoup dans les charts, en nombre de ventes… Mais je ne me l’explique pas, parce que quand je vais en tournée dans les salles de concerts, il y a du public, et les gens viennent découvrir, même s’ils ne me connaissent pas.
Après, pour ce qui est de l’accès aux diffuseurs, à la presse, je pense que c’est un peu un coup de chance en fait. Déjà, quand on est une petite structure, c’est tout de suite un peu plus compliqué parce qu’on n’a pas la force de frappe d’une major, qui peut à un moment décider de miser sur un artiste et du coup de mettre le paquet à coup de partenariats avec une radio, un magazine, une chaîne, ou à coup de campagne d’affiches géantes dans le métro. Ça, c’est effectivement plus difficile d’accès pour les petites productions, et il y en a quand même pas mal. Et alors là souvent c’est un journaliste qui va décider tout d’un coup d’en parler, et puis généralement quand un journaliste en parle, le voisin va s’y intéresser ; l’effet boule de neige fonctionne à fond. Et il ne faut pas se voiler la face, les partenaires qu’on choisit vont entrer énormément en jeu. Si c’est un partenaire qui a des connaissances, qui a des connexions, forcément ton CD va se retrouver en haut de la liste, ou en haut de la pile à écouter. On est tellement nombreux que c’est comme ça que ça se passe, malheureusement.
Mais c’est comme ça, c’est le jeu, et je pense qu’il faut être patient et persévérer. J’ai entendu il y a quelques années de ça un discours d’Alexis HK au prix Moustaki, qui est le prix du disque ou de l’EP indépendant. Il était président du jury, et il a dit : « resteront les plus persévérants ». Certes il y a le talent, il y a l’envie, il y a la passion, mais il y a aussi la persévérance. Et ça, j’y crois fort ; même si on a des déceptions, même si on a des déconvenues, même si on aimerait plus pour son projet, il y a aussi des choses qu’on ne peut pas atteindre tout de suite et qu’on a en grapillant, petit à petit. Et tant que j’ai la passion, tant que j’ai envie d’écrire et de chanter des chansons, je le ferai.

Propos recueillis par Sabrina Eleb et Ivan Piccon
Crédits photos : Renaud Julian

Luciole sera en concert les 11 mai et 9 juin aux Trois Baudets
le 16 mai à File 7

Pour plus d’informations :
http://www.luciolesenvole.com/
https://www.facebook.com/luciolesenvole

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