Interviews

Darkel, en pleine lumière

Si Jean-Benoît Dunckel est principalement connu, avec Nicolas Godin (le duo Air), comme l’un des visages de la French Touch, il serait pourtant bien réducteur de l’y cantonner tant ses propositions musicales sont nombreuses, que ce soit en solo avec Darkel, en collaborations avec Starwalker et Tomorrow’s world, ou encore du côté du cinéma, avec par exemple la très récente bande-son de The Summer of Sangaile (qui vient d’ailleurs d’être récompensé au Sundance, affaire a suivre). Et c’est précisément avec un titre présent sur la B.O. de ce film que Dunckel vient nous présenter le nouvel EP de Darkel, The Man of Sorrow, près de dix ans après son premier album (Darkel, en 2006). Rencontre avec une figure majeure de la scène musicale française, toujours un coup en avance.

2Darkel Red EagleEntre Air, Starwalker, Tomorrow’s world, et les bandes-originales de film tu multiplies les projets musicaux. Comment est-ce que tu positionnes celui-là parmi les autres ?
Quand tu sors des albums solos, parfois tu lis que c’est un side project. Mais c’est pas l’artiste qui le décide, ce sont les gens…  Air par exemple c’est un side project aussi, sauf que c’est un side project qui a vachement marché. Et si Darkel marche énormément, ça va devenir mon projet principal, ça va devenir toute ma vie. Pour moi en fait Darkel c’est vraiment l’essence de ce que je suis, et c’est pour ça que c’est un projet un peu expérimental. C’est  un peu tout ce que j’ai assemblé de bonne inspiration autour de moi, mais qui ne correspond pas forcément à une démarche commerciale que je mets dans un disque. Donc c’est déformaté, et plus adapté à l’environnement, c’est vraiment quelque chose de totalement libre. Après, Air c’est vraiment une collaboration avec Nicolas ; il y a une image derrière, il y a une histoire,  du coup on se positionne toujours par rapport à cet historique. Mais pour Darkel, je me permets de partir dans plein de directions. Au niveau de l’image, pour Darkel, j’essaye de cultiver aussi mon personnage, lié à la mode et aussi au mystère du magicien heroic/fantasy.

Tu parles de visuel, c’est vrai que c’est un élément omniprésent dans ton travail ; quelle place occupe l’image lors de la composition ?
La plupart du temps je sais pas où je vais, mais à un moment je me retrouve avec plein de morceaux, et avec la sélection de ce que j’ai fait j’arrive en fait à avoir des thèmes qui restent. Mais c’est vrai que la photo, l’image, va être plutôt le départ de la musique. Si je vois une photo de moi qui me plait, je vais y aller à fond pour que ça soit vraiment concordant, pour que la musique fasse un avec l’image.

Et d’un point de vue musical, comment ça se traduit ?
En composition je fais tout ce que je peux pour avoir le meilleur morceau à la fin.  Généralement, pour éviter de galérer et de me lancer dans un morceau qui va aboutir à rien, je compose avant. C’est-à-dire que je vais partir dans un morceau si vraiment il y a des accords, une mélodie, même parfois des paroles… Sans ça c’est trop risqué, je vais perdre plein de temps. Il faut qu’il y ait un point de départ fort ; une mélodie forte, des transitions d’accord fortes, une émotion forte, quelque chose de valable qui va réussir ou pas. C’est souvent un point de départ ; j’enregistre, puis la prod évolue vers des choses surprenantes, et j’essaye d’arriver vers un point de rupture où le morceau est bloqué. Et là, il y a un miracle qui se passe ; soit je change quelque chose, ou je pars d’un instrument, je réenregistre, ou alors il y a une phrase qui est hyper bien et qui fait que ça ne découle pas sur autre chose. Et c’est le noyau du morceau, il faut tout recommencer. Et je recommence tout avec ce noyau, et puis généralement j’arrive à aboutir, et par épuisement j’arrête, quand j’en peux vraiment plus du morceau.

Ton EP donne l’impression que tu cherches en permanence à rompre avec les codes commerciaux habituels, ne serait-ce que par la longueur des différents morceaux. C’est une coïncidence ou c’est quelque chose que tu cultives vraiment ?
Ouais, il y a une volonté de déformater la musique, de faire quelque chose qu’il n’est pas possible de passer en radio, et qui est lié aussi à l’imagination à base d’image. Je pense par exemple que le morceau de quatorze minutes, Satanama, peut être synchro avec pas mal de documentaires. Pour moi, il y a deux visions sur ce morceau : c’est un peu ce que j’ai ressenti quand je faisais des exercices de yoga, afin de méditer, et c’est aussi l’expression d’une suite mathématique et numérique. Il y a une histoire mathématique derrière, parce que toute l’intro est un cycle de cinq notes, reprises aussi par la basse et les aigus, mais à des cycles différents. Et à un moment tout retombe sur ses pattes et c’est à ce moment-là que la musique se désagrège et arrive sur la deuxième partie. J’ai voulu en fait créer des maths qui s’entendent. Il y a souvent un délire de mathématiques, un délire de nombres, du nombre d’or… Par exemple sur le premier Darkel je voulais faire une chanson à propos de mes enfants ; j’avais trois enfants à l’époque, donc du coup c’était un truc en ternaire. Tout était en trois : une structure en trois, trois refrains, trois temps…

Toi qui restes très attaché au support physique, et plus particulièrement au vinyle, tu t’es dirigé pour cet EP vers un distributeur numérique (Idol) ; pourquoi ce choix ?
Parce que je trouve que c’est une entité intéressante, qui nait maintenant à notre époque parce que c’est la fin du support physique, et qui va évoluer vers la haute déf. Et la haute déf, c’est l’avenir. Ça va changer et bouleverser l’économie musicale, parce que ça va donner lieu à un remastering. Je pense qu’en fait les albums des Beatles, ou de Bob Marley ou David Bowie, vont être remasterisés en haute def. Et c’est impressionnant quand t’écoutes, ça fait revivre la musique. Le MP3 est un son horrible et pourri, comme le son CD, sauf qu’on s’en rend pas compte. Mais quand les gens vont commencer à comparer, ça va être la folie. Les gens iront acheter des super enceintes Bluetooth, spéciales haute def ; et le son qu’on a en studio, les gens vont l’avoir en stéréo sous forme de hardware, soit directement sur l’ordi, soit à travers une interface haute def. Et quand t’écoutes ça, la différence est incroyable.

Donc pour toi l’industrie musicale va se réorienter vers l’équipement ?
Oui, avec l’arrêt du physique. T’auras des vinyles, pour ceux qui aiment bien, mais le CD est mort, c’est sûr. Il n’y a plus de support physique. Les vinyles il se trouve que c’est le seul support qui vaut le coup parce qu’il y a la pochette, parce que c’est grand, parce que tu le tiens dans tes mains, parce que le son est super. C’est peut-être le seul support de la musique qui va rester mais sinon c’est mort. C’est la digital haute déf le futur. Et dans cinquante ans on sera dans des temps de sampling hyper courts, le son sera génial.

Tu travailles déjà dans ce sens toi ?
Oui, je suis déjà en 32 bit/96 Khz, mais mon ordi n’arrive plus à suivre en fait. Là j’ai fait l’EP en 24 bits/96 kHz, ça va être le format dans deux-trois ans. Mais je compte aller plus loin. Mais pour ça il faut avoir du HD et des cartes pluggées dans l’ordinateur, avec l’interface qu’il faut, et ça coute la peau du cul. Pour le système ça coute au moins douze mille euros. Rien que l’ordi avec la carte son, donc ça calme. Mais dans le futur les gens auront ça en stéréo, pour rien. Une fois que les kids californiens auront le portable en haute déf, les copains achèteront la même chose, et ainsi de suite.

2Darkel Cyborg

Venant d’un groupe à succès comme Air, comment s’est passé ton retour sur le marché avec Darkel ? Tu as dû recommencer à zéro ou tu as quand même pu bénéficier de quelques facilités ?
D’un côté c’est plus facile, parce que je suis le mec de Air, donc les gens me connaissent et j’ai accès à des médias qui veulent savoir ce qui se passe pour Air et qui sont sensibles à ma musique, et ça facilite les choses. D’un autre côté, le fait d’avoir fait Air me plombe définitivement parce qu’en fait je serai toujours dans l’ombre du groupe et que, culturellement, le mec du groupe qui fait un truc solo, c’est forcément moins bien, inconsciemment. Donc les deux cohabitent.

Ça te saoule qu’on te ramène systématiquement à Air ?
Oui, mais c’est inévitable, je peux pas lutter contre. Mais d’un autre côté, Nicolas n’est pas Air, moi je ne suis pas Air… Les deux ensemble on est Air, mais on est aussi chacun Air de notre côté. Parce que dans Air il y a de nous, donc quelque part on contient Air. C’est un peu comme une cellule qui se divise en deux.

D’un point de vue communicationnel, tu empruntes finalement les mêmes chemins qu’un nouvel arrivant sur le marché. Tu ne te sers pas du rayonnement médiatique de Air ?
J’en profite, parce que parfois je mets des posts sur le Facebook de Air. Mais par éthique, ce qui est en solo sur le Facebook de Air ne reste pas. J’utilise la capacité médiatique de rayonnement de manière éphémère, j’efface au fur et à mesure. Parce que sinon ça marche pas je trouve. Si le Facebook de Air parle d’autres groupes, c’est pas très cohérent. Après, comme je veux que mon album marche, faut bien que je fasse de la promo. Mais à côté je vais faire un petit peu de promo, bien concentrée, et puis après le projet va vivre par lui-même. Mais ça me fait plaisir de faire de la promo. Un jour tous les huit ans, ça va.

Le Gorille s’intéresse pas mal à la French Touch (voir notre article par ici) ; quel est ton regard aujourd’hui sur son évolution ? Tu penses qu’elle existe encore ?
Je vais te répondre toujours de façon double ; d’un côté oui, d’un côté non. D’un côté, oui, la French Touch existe dans le sens où le catalogue de la French Touch tourne toujours, la musique comme Air ou Daft Punk (de l’époque) tourne toujours dans le monde. C’est toujours joué, donc ça existe. Quelque part aussi, les héritiers de la French Touch sont là, parce que les artistes ont influencé une sorte de confiance en soi artistique qui a irradié le monde, aussi bien du côté audio que cinématographique, que pour la vidéo et pour tous les arts graphiques liés à la mode, parce que c’est un peu le point de départ aussi. C’est un peu ça aussi, l’image de la French Touch ; une nouvelle pochette de disque, le mélange musique et image, qui se mélange à la mode ou à la pub. Et l’héritage graphique est encore omniprésent. C’est à dire que ça a influencé beaucoup d’artistes, et ça a continué vers autre chose. Les grandes maisons de mode sont toujours influencées par la French Touch, et puis il y a encore des DJ de l’époque qui font des défilés de mode. Mais d’un autre côté en fait, non, elle est morte, dans le sens où son public l’est aussi. Le public a vieilli, les gens de cette époque ont quinze ans de plus, ils sont pas forcément actifs. La page a été tournée. Et puis en plus les artistes innovateurs actuels font pas forcément partie de la French Touch non plus. La trap musique, le hip hop, c’est des Américains, donc on n’est plus dans la French Touch du tout. La French Touch n’innove plus quelque part. Bon après un des plus grands vendeurs de disques d’il y a un an, c’est un groupe qui fait partie de la French Touch…

Mais tu précisais bien « de l’époque » ; pour toi les Daft Punk ne jouent plus dans la même scène ?
Ils ont toujours la même image, toujours le même fond, ils ont une identité sonore de texture très forte qui est toujours la même, qui marche toujours et qui a toujours été là, avec une espèce d’élégance dans l’image qui a toujours été omniprésente et qui est intacte. Mais musicalement ouais, c’est plus pareil, c’est plus la même innovation qu’à l’époque de Homework, qui était une révolution sonore quelque part.

2Darkel Raven

Pour finir, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour cette année ?
De passer à l’étape live. Que je puisse faire ces morceaux en live, ça me plairait. D’ailleurs je vais faire un concert à la Gaîté Lyrique le 12 mars, et ça va être hyper intéressant. Et ce qui est super c’est que ces projets expérimentaux me font découvrir d’autres façons de faire de la musique, et ça aboutit forcément vers quelque chose, et je trouve ça intéressant de repartir à zéro, parce qu’on n’est jamais établi en art. Je pense que, quand on est artiste, on a des périodes d’excellence, des périodes où on est à côté de la plaque, et ça on n’y peut rien, ça fait partie de la création. Donc moi ce qu’on peut me souhaiter c’est d’être en phase avec la qualité artistique.

Propos recueillis par Nathan Luyé et Ivan Piccon
Crédits photos : 
Tom Hagemeyer
(Dresses: Olga and Elena Bekritskaya/Make Up: Fabienne Pauli/Ravens: Falconeria Locarno) 

The Man of Sorrow sortira le 23 mars
J.-B. Dunckel assurera l’ouverture du F.A.M.E le 12 mars

Plus d’informations :
http://www.darkelmusic.com/
http://www.facebook.com/darkelmusic

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