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Odezenne : « Quand tu fais tout seul, tu peux faire ce que tu veux »

« Odezenne, c’est de l’amour !». C’est court, mais c’est pourtant le descriptif officiel du groupe, et ça leur colle plutôt bien. De l’amour, mais beaucoup de boulot quand même, et du boulot qui paye : si ça fait maintenant une petite dizaine d’années que les Bordelais d’Odezenne (Jaco, Al et Mattia) défendent leur projet seuls face à une industrie musicale qui leur tourne le dos depuis le début, ils lui font aujourd’hui un joli bras d’honneur en envahissant l’Olympia le 10 mars prochain pour présenter leur nouvel album. Pour marquer le coup, le Gorille a skypé Jaco à Bordeaux, et en a profité pour revenir un peu avec lui sur leur dernier EP, sur la fête du 10 mars, et de façon plus générale sur son regard sur la place qu’occupe Internet dans la musique aujourd’hui. Et en prime, le Gorille vous réserve une petite surprise dont Jaco lui a parlé… Mais ça, c’est pour demain !

ODEZENNE_RIEN_Digital_Cover-EP

Votre dernier EP, Rien, propose deux axes musicaux différents : un premier qui se rapproche de ce que vous avez fait sur OVNI, et un deuxième, nouveau ; c’est ce que vous allez développer dans votre nouvel album ?
Quand t’écoutes Rien, le premier morceau, et Dieu était grand, le dernier morceau, c’est deux piliers sur lesquels on a mis le reste dedans. C’est clairement une direction qui va se rapprocher de ce qui arrivera pour le prochain album. Après, les morceaux ressemblent pas forcément à Rien et à Dieu était grand non plus, c’est plus une question de ressenti émotionnel… Disons que c’est la porte d’entrée pour la route qui va arriver derrière.

Pourquoi est-ce que vous avez enregistré une version live de cet EP ?
C’est une idée de Mattia, qui avait envie d’essayer ces morceaux avec un accompagnement de batterie pour pouvoir pousser un peu plus le jeu en live. Toute cette compression qu’on peut avoir dans nos disques, en concert elle n’existe plus parce qu’on se lâche, parce qu’on saute, parce qu’on crie, parce qu’on danse… Parce qu’on s‘amuse, quelque part. Et on avait envie de le jouer plus calmement qu’on ne l’a joué pendant la tournée. C’est une idée, c’est joli, ça fait une belle vidéo, et ça montre un petit peu aussi le travail de studio, le travail de répét. Ça montre un autre angle de ce qu’on peut faire, c’est une carte de plus dans notre jeu.

A propos de vos lives, vous débarquez le 10 mars à l’Olympia ; comment est-ce que vous vous y préparez ?
Si tu veux, l’idée elle vient depuis super longtemps. On devait rentrer de Berlin l’année dernière et sortir l’album. Les joies de l’inspiration ont fait qu’on n’avait pas assez de morceaux pour le sortir, ils étaient  pas assez travaillés. A la base on voulait les sortir un peu comme ça, et on s’est dit : « pourquoi ne pas les réunir et faire un EP, comme ça on gagne un peu de temps ? ». Donc on s’est demandé ce qu’on pouvait faire autour de ça, et un soir on était à Berlin, on était un peu bourré, et il y en a eu un qui a eu la formidable idée de dire : « On va faire un Olympia ! ». Et comme on aime bien tenir notre parole, et qu’on avait peut-être pas assez décuvé, on a appelé notre tourneur. La première réponse était assez atypique, on lui a dit qu’on voulait faire un Olympia, il nous a répondu « tu veux pas faire un zénith, connard ? ». Et au bout d’un moment Alix arrive à le convaincre, et donc on s’est payé notre Olympia.
Pour la préparation après, on répète énormément, parce qu’on va jouer des morceaux du nouvel album, donc on fait des résidences dans les grosses salles de Bordeaux (Rock School Barbey, Krakatoa, Roche de Palmer etc.). On répète, répète, répète beaucoup, et c’est pas plus mal, parce que ça nous fait progresser sur les nouveaux tracks, quand on va rentrer en studio on les aura plus dans les mains, plus dans la voix, plus dans la bouche. Donc on prépare vraiment sérieusement ; même nous tu vois, le matin on se lève, on fait du sport, une préparation physique, on mange bien… On est prêt, quoi. Je dis pas que ça va être un concert parfait, mais on fait tout pour que ça se passe le mieux possible. Et nos fans répondent présents, parce qu’il va y avoir du monde.

Et vous avez choisi les garçons de Salut C’est cool pour assurer l’aftershow. Pourquoi ce choix ?
Quand on les avait découverts, on les avait trouvés cool et pertinents dans les textes, dans leurs vidéos… Et quand s’est posée la question de qui inviter pour partager la scène avec nous, on s’est dit que ça pouvait être cool de les faire monter dans le train. En première partie, il y aura un groupe belge qui s’appelle Robbing Millions et qui défonce grave. Comme on produit notre Olympia, on fait jouer qui on veut. Nous on s’est retrouvé dans des situations où on faisait des premières parties de grosses salles et c’est dur, quand on t’attend pas. Les gens, pendant que tu joues, parlent, t’écoutent pas, et quand il y a leur artiste ils sont contents. Là on sensibilise notre public sur le fait qu’on aime bien ces deux groupes, qu’on trouve qu’ils font du travail de qualité, on donne des clips, etc. Les gens écoutent, savent de quoi ça parle, et quand ils viendront, ils verront deux groupes vachement cool.

Depuis le début vous ne passez pas par les canaux traditionnels et développez votre projet entièrement seuls, quitte à vous priver d’une diffusion grand public. Ça ne vous manque pas ?
La diffusion de quoi ? C’est-à-dire de passer à la télé, de passer à la radio ? Les gens écoutent de moins en moins la radio, ils vont tous sur le web pour écouter de la musique. Tout a changé aujourd’hui, on n’écoute plus la musique de la même manière. Quand tu passes à la télé, quelles sont tes retombées ? T’es passé une fois à la télé quoi… On n’est plus dans les années 60, 70, 80, où les gens n’avaient que ces canaux là pour se tenir au courant. Maintenant on a un canal supplémentaire, qui est encore plus puissant. Et de toute façon au bout d’un moment, si tu restes, ils t’appellent.

Vous en êtes où aujourd’hui, en terme de développement ? Vous en voulez plus, ou si ça continue comme ça c’est déjà bien?
Déjà, si ça s’arrête, c’était inespéré. J’en tirerai quelque chose de formidable. Après, on essaie de faire durer ça autant de temps que possible. Tant qu’on peut manger, s’habiller, boire deux-trois whiskys dans le mois, acheter du tabac et pouvoir faire de la musique, ça nous va. Mais bon, ça nous empêche pas de vouloir aller plus loin, même si c’est pas une fin en soi pour nous d’être connu et de gagner du fric. On essaie de faire le mieux possible les choses.

Le fait que vous soyez un groupe « de province », ça vous a aidé ?
Ouais, je pense. Alix et moi on vient des alentours de Paris, Mattia vient d’Italie, et on s’est retrouvé ici [Bordeaux]. Et on a fait notre truc de notre côté. Moi j’ai toujours peur que dès que tu fais un peu de buzz, t’as l’entourage, t’as plein de gens autour de toi, tu fais des fêtes… Et quand tu fais ça, tu travailles pas, t’es pas dans ton coin à bosser. Et puis t’as beaucoup plus de concurrence à Paris au niveau des groupes. Après on se pose pas en porte-parole de Bordeaux, on a fait plein de scènes à l’extérieur. On a eu un petit succès qui a fait qu’à Bordeaux on a été accepté. Mais on s’est pas servi de ça, on est dans une baraque, il y a une cave et on bosse dans cette cave. Et on fait en sorte que tout ce qui sorte de cette cave aille le plus loin possible.

Et vous comptez rester à Bordeaux ou vous envisagez de monter sur Paris ?
Non, on reste là. On habite là, nos meufs sont là, elles travaillent là. Les familles de Mattia et Alix sont ici, ma famille vit en région parisienne, de temps en temps je vais les voir, mais il n’y a pas de raison de bouger, on est bien ici. On n’a aucun fantasme sur l’idée que ça se passe à Paris… Que ça se passe à Paris, Bamako ou mes couilles, on s’en fout. Tu peux être aussi stylé qu’un mec à New-York en étant à Clermont-Ferrand, parce que les dés sont relancés. Avec Internet tu fais ce que tu veux, où tu veux.

Odezenne-Apollo-fanny

Tu parles d’Internet, c’est vrai que vous y êtes très présents, allant jusqu’à mettre vos albums en libre écoute sur YouTube. Pourquoi avoir choisi de faire ça ?
Parce que, que tu le veuilles ou non, tu veux écouter de la musique aujourd’hui, c’est gratuit. T’as beau cloisonner, faire payer tes trucs, n’importe qui aujourd’hui sait comment faire pour chopper un album gratuit sur internet. Donc autant le filer gratuitement en libre écoute. Et après, bizarrement, tu vends des disques quand même, parce que les gens soutiennent. Mais c’est normal je pense, le principe, c’est que ta musique soit écoutée, c’est pas de la vendre. Après la vendre c’est un autre stade, c’est un autre métier.

Par extension, est-ce que la manière d’envisager la musique change aussi avec Internet ?
Ouais, forcément. Aujourd’hui, les gens, quand ils veulent écouter quelque chose sur Internet, ils tapent le nom de l’artiste. Quand ils veulent chercher Odezenne, ils tapent pas « rap ». Alors c’est sûr que si tu veux me chercher dans un magasin, il faut me mettre dans un bac sur lequel il y a écrit rap. Mais voilà, c’est un autre procédé. Même dans la manière de faire la musique. Aujourd’hui t’achètes un ordi, tu peux faire ton instru, enregistrer dessus, graver ton CD et le vendre dans la rue. Tu peux faire ton instru, écrire ton texte, poser ton texte et le mettre sur Internet, tu peux même mettre des choses qui sont pas finies. Ça coute moins cher, c’est beaucoup plus ouvert, il y a beaucoup plus de choses à écouter et à découvrir. T’as peut-être 99,9% de choses qui sont pas terribles, mais des fois tu tombes sur le 0,1% de truc qui est extraordinaire. Plein de choses ont changé, parce que tu peux découvrir tout et n’importe quoi, n’importe où, à n’importe quel moment et gratuitement, et tu peux sortir tout ce que tu veux quand tu veux. Donc les dés sont jetés de nouveau.

Et Internet c’est aussi la viralité et les effets « boule de neige » autour d’une chanson, comme ça a été le cas pour Je veux te baiser. Toi qui l’a écrite, comment tu te positionnes face au buzz qui a suivi la sortie du clip ?
Il y a deux façons d’interpréter. C’est sûr que quand t’as sorti soixante morceaux, qu’on t’a jamais fait chier quelque part, et qu’un jour tu sors un morceau et que tout s’accélère, t’as plein de gens qui ouvrent leur gueule, qui parlent, qui donnent leur avis… Tu comprends pas. C’est juste une chanson avec un clip, qu’on donne gratuitement aux gens, c’est du divertissement. T’es pas en train de tuer quelqu’un, ou d‘égorger des chats ; t’es pas en train de faire du mal concrètement. Après le truc s’amplifie, et là tu trouves que ça devient ridicule. Quelque part, c’est tellement gros au bout d’un moment que ça te touche plus.
Après le deuxième axe, c’est en terme de développement de groupe. Disons qu’avant cet EP, on était sur une barque, une belle barque sur un petit fleuve, et au bout d’un moment t’as une tempête de ouf, et là tu sais plus où t’es. Et au bout d’une semaine il n’y a plus de tempête, tu regardes à côté de toi et tu fais : « putain, je suis sur un catamaran, et je suis sur la mer ». Tu vois ce que je veux dire ? Si tu veux, t’as tous les médias qui relaient et qui foutent ça dans la gueule des gens, qui nous connaissent pas, et qui se disent : « encore des mecs qui veulent faire parler d’eux ». Maintenant, ça va bientôt faire un an que c’est sorti, et si tu refais le tour, les gens ont compris. Parce qu’il y a d’autres morceaux, parce qu’il se sont intéressés aux deux autres disques, Sans chantilly et OVNI, et donc ils ont plus la même lecture. Nous à la base on sort Rien, qui est un peu plus inspiré, plus mystique, un peu plus sérieux. On pensait que ça allait clairement faire en sorte que Je veux te baiser soit pris d’une manière un peu plus sérieuse que ça ne l’a été.

Tu disais qu’avec Internet, tout le monde peut enregistrer son CD, mais il y a une différence entre produire sa musique et s’organiser en tant que groupe ; comment vous avez fait pour apprendre à gérer la communication, la comptabilité, etc.?
Nous, d’une part, on a 33 ans, on est d’une génération « entre-deux » : on a connu le « sans », on a connu le « avec », et on est assez jeune pour utiliser le « avec ». Et on fait quand même les choses à l’ancienne, comme un groupe : on fait des albums, beaucoup de temps de studio, beaucoup de temps de créa ; on fait des disques, on les prépare sur deux-trois ans, on les travaille pas sur quatre ou six mois comme ça se fait aujourd’hui. Après quand tu fais un disque, tu te rends compte que tu peux faire des flyers, quand tu fais des concerts tu te rends compte que tu peux faire des affiches, quand tu fais un disque,  il faut que tu fasses une pochette… Le crew c’est pas que Mattia, Alix et moi ; on est le noyau dur, mais autour on a plein de gens : on a des artistes, des infographistes, on a des costumiers, plein de choses différentes. Mais quand tu fais tout tout seul, tu t’intéresses à plein de choses, et l’avantage c’est que tu peux faire ce que tu veux. Dès que t’as une idée, tu peux la mettre en œuvre. T’es pas obligé de faire comme tout le monde fait, dans un truc où tout est travaillé à la chaîne et où toutes les chartes sont pareilles. On réinvente un petit peu les normes, en bien ou en mal, mais on les réinvente.

Vous avez commencé par la musique tous les trois, ou vous faisiez autre chose avant ?
Alix a fait des études de commerce, Mattia est prof de musique, et moi j’ai arrêté l’école à 15 ans et j’ai été charger des camions pendant 10 ans. On a toujours beaucoup bossé, et quand on a commencé Odezenne, on travaillait à côté. Il n’y a que depuis deux ans que, grâce aux tournées et tout ça, on est intermittents, on est les smicards de la musique. Ce qu’on mettait comme énergie pour travailler, maintenant on le met dans notre projet. Mais il n’y a que depuis deux ans qu’on ne travaille que pour ça, autrement on avait un boulot à côté. Parce que si t’arrêtes tout pour faire de l’art…
…C’est risqué.
C’est pas risqué, c’est suicidaire ! C’est comme si tu prenais toutes tes économies et que tu les mettais sur un numéro à la roulette. T’as une chance sur je sais pas combien que ça gagne, mais généralement ça tombe pas dessus. Donc vaut mieux parier sur une couleur, comme ça t’as un truc à côté.

Propos recueillis par Romain et Ivan
Crédit photo (couverture) : Romina Shama

Pour trouver des tickets pour l’Olympia, c’est par ici :
http://www.olympiahall.com/variete-francaise-disco/odezenne.html

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