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Lapointe de tristesse qui nous rend heureux

Si le Gorille n’évoque pas souvent la chanson francophone dans ses rubriques, il y a pourtant un artiste qui a retenu tout particulièrement son attention en ce début d’année 2015. Après un crochet par France Inter cet été et ses débuts à The Voice Québec depuis janvier, Pierre Lapointe refait surface de notre côté de l’Atlantique pour nous présenter un album dédié au public français, Paris Tristesse, dans lequel il réinterprète en piano/voix ses plus grandes chansons, de même que trois reprises de classiques de Barbara, Ferré et Aznavour.
Pas besoin de préciser que le Gorille était bien heureux de pouvoir rencontrer cet artiste dont le succès n’est plus à démontrer…

Lapointe (c) Shayne Laverdiere #2On t’a découvert en France en 2006 avec La forêt des mal-aimés, puis plus rien jusqu’à cette année, alors que tu as par ailleurs très activement poursuivi ta carrière au Canada ; comment expliques-tu cette absence ?
Il y a eu l’album Sentiments humains qu’on est venu présenter, on a fait trois semaines à deux mois. C’était un album qui était peut-être moins  intéressant pour les médias, c’était un truc peut-être plus introspectif… C’est souvent un momentum. Comme là, j’ai fait Punkt à l’Olympia, Dider Varrod et Philippe Val sont venus me voir après et m’ont demandé d’avoir une chronique sur France Inter. Tu tombes sur des gens, ça se planifie pas. Maintenant avec Sentiments humains j‘étais très fatigué, j’ai pris un peu plus de temps pour moi après. Et au Québec on a sorti Seul au Piano, mais c’est vrai que c’était moins médiatisé que Punkt par exemple, ou que Paris Tristesse. Je pense qu’il y a quelque chose aussi dans la persévérance. Il y a le momentum mais il y a aussi le fait que, malgré justement cette espèce de petit creux entre La forêt des mal aimés et Punkt, j’ai quand même jamais arrêté de venir ici. Je pense qu’à un moment donné les médias finissent par tellement t’entendre, qu’ils finissent par t’adopter. Et je pense que c’est ce qui est arrivé à partir de la sortie de Punkt, il y a un an.

On te connaissait dans l’exubérance, on te retrouve dans un piano voix intimiste ; pourquoi ce changement ?
On sortait de France Inter, les gens connaissaient pas très bien mon répertoire, et on voulait présenter quelque chose qui allait leur donner la possibilité de comprendre la racine de mon travail. On est resté dans un répertoire assez récent, c’est surtout des chansons de Punkt et de Callas (qui n’est pas sorti en France). On voulait s’assurer que les gens puissent se familiariser avec mon travail. La volonté de mettre des reprises – et ces reprises-là de cette époque-là de la chanson – c’était aussi que je voulais faire comprendre aux gens d’où je venais. Je suis vraiment petit-fils de la grande chanson française des années 60/70, j’appartiens à cette famille, et je pense que c’était intéressant justement parce que quand on chante et entend des chansons piano/voix, on peut sentir mieux le squelette de l’auteur. Et en mettant mes chansons en relation avec des masterpieces, des morceaux de maitre d’une autre époque, je pense que ça met tout le temps en relief ma façon d’approcher la chanson. Parce que je me vois un peu comme un puriste dans ma façon d’écrire. Dans ma façon de présenter les chanson je fais éclater la forme complètement, parce que je marie des choses ensemble qui ne vont pas ensemble normalement, je travaille avec des artistes en art contemporain, je travaille avec des architectes, avec des gens en publicité ; mais quand on va sur la base de mon travail, je suis quelqu’un de très puriste et d’assez radical aussi dans ma façon de travailler. Et je trouve assez intéressant d’avoir un disque où on avait ça en pleine face.

De façon générale, comment définirais-tu ton style de musique ?
C’est très contemporain. C’est très actuel. Maintenant je ne réinvente pas la forme. J’ai pas réinventé un nouveau bouton à quatre trous, je prends le même, sauf que je le colore d’une façon très particulière. Ce qui fait ma particularité aussi c’est ma façon de faire. Je demande de sortir la chanson de ses territoires habituels en allant chercher justement des collaborations, surtout au niveau du clip et de la présentation de la personne que je suis. Mais je me vois vraiment juste comme un auteur de chansons. C’est un peu délicat parce que quelques fois les gens se disent « il parle comme s’il avait révolutionné le monde de la musique, alors qu’il fait juste des chansons ». J’ai pas l’impression d’avoir révolutionné la chanson, j’ai juste peut-être apporté un nouveau regard sur comment prendre la chanson. Parce que, pour moi, on peut tout faire passer, partout, il suffit juste de trouver le bon angle et s’arranger pour être attirant en fait. Le beau, le joyeux, le sincère, c’est vendeur. Quand on va dans l’intimité de quelqu’un qui est complétement ouvert, ça va chercher les gens à des drôles d’endroits, qui font qu’ils se souviennent de ce qu’ils viennent de vivre comme moment. Pour Quelques gouttes de sang, on était plein d’amis autour d’une table et j’ai dit « ne me faites pas croire que vous vous êtes jamais branlés en pensant à votre ex après vous être fait flusher ». Je leur dis ça, parce que c’est dur le sevrage physique. Et autour de la table mes amis ont dit « oui en effet, on l’a tous déjà fait mais on s’était jamais dit que c’était une façon de garder l’autre pour nous quand c’était terminé ». Et puis pour moi, d’être arrivé à mettre des mots là-dessus, d’arriver à le mettre en chanson, d’arriver à sortir ça, je trouve ça intéressant. C’est mon rôle de le faire. Que je parle de moi ou pas, ça n’a pas d’importance. L’importance c’est d’arriver à mettre des mots là-dessus.

Donc pour toi finalement les mots sont plus importants que les mélodies ?
Pour moi c’est la même chose. En fait, un mot peut être mal placé dans une mélodie. Ça m’arrive d’entendre des chansons où je trouve que rythmiquement le mot passe pas bien., il n’est pas à sa pleine puissance. Parce que les phrases ont une musique. Donc les mots ont une musique en soi. Et puis là c’est que de l’instinct, de réussir à marier les mots pour faire quelque chose. Il  y a des textes de chanson que je trouve très moyens si je les lis tout seuls, et puis quand je les entends dans une chanson, ça marche, et c’est beau. Même chose pour la mélodie. Je déteste ma vie, par exemple, je trouve pas que ça soit une grande mélodie. Maintenant, elle me permet à la fin de pousser ma voix comme si c’était un bébé qui pleurait. Je suis plaintif, j’en peux plus. Donc la mélodie prend tout son sens à ce moment là. Et puis une phrase comme celle-là, qui est assez punchy, vient monter le niveau grâce à la mélodie.

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La patte Lapointe c’est aussi d’aborder frontalement et sans détours la sexualité et l’homosexualité, ce qui pourrait éloigner une partie des publics et donc des diffuseurs ; tu n’as pas peur que ce soit un obstacle à la diffusion en France ?
Je ne me pose jamais ce genre de question. Parce que justement, ce qui fait que les choses changent, c’est quand les gens comme moi finissent par s’en foutre et par juste exprimer quelque chose. Il y a une chose aussi, c’est que je trouve la chanson un peu coincée. Avec Punkt, c’était vraiment un petit cocktail molotov que j’essayais de foutre, par rapport au visuel… J’ai quand même roulé des pelles à Michèle Richard dans un videoclip ! Michèle Richard, c’est notre Sylvie Vartan, en plus cheap. Puis c’est un peu une volonté de dire que la chanson peut devenir prétexte pour faire avancer les choses et créer des réactions fortes. On l’a déjà vu dans le passé et depuis quelques temps je trouve que la chanson française s’endort.

Tu as envie de faire avancer la chanson francophone ?
Oui, j’ai envie de dire que la chanson francophone peut être cool, qu’elle peut être surprenante, qu’elle peut être éclatée, comme on le fait au cinéma, comme on le fait au théâtre. C’est drôle parce que ces thèmes là sont abordés au cinéma , je pense à La Vie d’Adèle qui a eu une couverture médiatique absolument gigantesque, et puis on a quand même vu Nicole Kidman faire pipi dans un film avec Tom Cruise, réalisé par un grand réalisateur et diffusé un peu partout sur des chaines de télévision. Pour moi ce qui est intéressant c’est justement d’y aller sans retenue et puis tant mieux si ça surprend un coup. On est là pour ça, les artistes, de toute façon. Je comprends pas qu’en chanson, ça attire autant l’attention le fait de parler de sexualité, alors qu’au cinéma, en littérature et puis au théâtre, en art contemporain aussi, personne n’en fait un cas. En chanson on dirait que les gens trouvent que ça crée le malaise, à moins que ça soit un espèce de rappeur qui parle de la femme comme si c’était une merde. Quand ça parle de cul, ça va être du « viens ma salope que je te gicle », y’a comme quelque chose d’étrange. Alors que dans mes chansons, c’est quand même très respectueux, limite beau. C’est beau par moments. Et la chanson a le droit de monter dans ces sphères-là. C’est important de le faire.

Tu parles de cinéma, de théâtre, d’art contemporain ; tu te situes où au milieu de toutes ces formes d’art ?
A la base je voulais faire autre chose que la chanson, je voulais être directeur artistique, je voulais être metteur en scène…. La chanson je trouvais ça très réducteur. Mais je me suis dit : « t’es en train de vivre la situation que tout le monde rêve de vivre, ça serait un peu con de t’en aller », donc je me suis dit que j’allais utiliser la chanson comme prétexte pour faire tout ça. Et j’ai fini par réaliser des clips comme Nos Joies Répétitives, que j’ai coréalisé avec un ami, je finis par être directeur artistique pour les pochettes, à travailler avec des photographes, tout ce que je rêvais de faire. Faire également de la mise en scène de spectacle. Parfois des trucs très étranges, et parfois des trucs très simples comme ce que je viens présenter ici à Paris.
La chanson pour moi c’est un des arts les plus accessibles, parce que la musique est partout dans la tête des gens. C’est pas pour rien qu’Apple est devenu ce qu’il est devenu, c’est pas pour rien que Sony est devenu ce qu’il est devenu dans les années 80 avec le walkman : les gens ont ce besoin d’entendre la musique, de vivre la musique, c’est comme quelque chose qui équilibre le cerveau. Qu’importe le style de musique. Et c’est le meilleur moyen pour créer un pont entre toutes les disciplines. C’est pour ça que je travaille beaucoup avec des artistes d’art contemporain, parce qu’ils sont dans un milieu un peu moins accessible. Je m’arrange justement pour utiliser la musique et faire consommer aux gens qui m’écoutent, sans qu’ils s’en rendent compte, de l’art d’avant-garde. Parce que la chanson ça peut être ça aujourd’hui. Après que Bowie soit passé, que Bjork soit passée, que Jean Cocteau soit passé… Pour moi Jean Cocteau ça a été un modèle au début de ma carrière, en me disant qu’on pouvait être juste un esthète. Il s’est fait démolir par les gens de cinéma à une certaine époque alors qu’il révolutionnait le cinéma, il s‘est fait démolir par les gens en art, il s‘est fait démolir aussi en écriture… Alors que toute son œuvre est restée comme une œuvre de référence, qu’importe le domaine. Il était en avance sur son temps. Pour moi aujourd’hui la chanson est un très bon vecteur. A une époque c’était la poésie, aujourd’hui c’est la chanson.

Considères-tu que des artistes comme Beyoncé par exemple, qui affichent un intérêt plastique au-delà la musique, s’inscrivent aujourd’hui dans la même lignée ?
Oui c’est dans la même lignée, comme Kanye West, comme Beck aussi. C’est des gens qui ont beaucoup de culture, et qui sont très sensibles à la question contemporaine, qu’importe le medium. Maintenant, je sais pas jusqu’à quel point c’est eux ou des directeurs artistiques… Kanye West je sens que c’est vraiment lui, ne serait-ce que pour avoir demandé à Takashi Murakami d’avoir fait sa pochette et un clip… Pharrell aussi, ils font exactement le même travail que le mien. A une autre échelle, avec d’autres moyens, parce qu’ils ont la chance d’être vraiment dans des sphères très payantes. Mais oui, je pense que c’est dans la même volonté de faire avancer l’image commune populaire. Je vois la masse populaire comme une espèce de monstre, d’animal, de bête qui se transforme à mesure que les gens ajoutent de l’information sur son dos. Il y a un intérêt aussi à le faire à l’échelle québécoise, pour que les Québécois voient qu’il y a quelqu’un d’accessible et qui est proche. C’est important de le faire à petite échelle, dans un endroit comme le Québec.

Ce qui t’a amené à devenir coach dans une émission aussi grand public que La Voix ?
Coach à La Voix, à « The voice » comme vous dites ici, oui. C’est un choix. Ils me l’ont offert l’an dernier et puis j’ai hésité parce que j’avais pas le temps, et parce que c’est un choix un peu étrange étant ce que je suis, venant aussi de la famille où j’ai grandi, artistiquement parlant. Puis à un moment donné quand ils sont revenus à la charge cette année, ça m’a semblé intéressant. Ça a vraiment assis ma notoriété sur quelque chose d’absolument incontournable maintenant, puisque ça va quand même chercher 2.7 millions d’auditeurs… On est à 60% de part de marché, pour un show télévisé sur 7 millions d’habitants, c’est gigantesque. Donc je me prête un peu à ce jeu-là en étant amusé et heureux.

Entre La Voix, France Inter, tes albums, tu multiplies les projets…
Je fais des spectacles sans arrêt aussi, c’est surtout ça ma part de musicien en ce moment, de chanteur. J’ai pas écrit depuis mai dernier. La dernière chanson que j’ai faite elle s’est retrouvée sur Paris Tristesse, c’est La plus belle des maisons. Sinon j‘ai pas écrit… Ça commence à me manquer, mais ce que je vis est tellement intéressant ; faire une chronique sur France Inter, participer à un gros show comme La voix, être sur scène ici et au Québec… Je me plains pas du tout.

Et comment arrives-tu à gérer tout ça à côté d’une émission comme la Voix qui demande un investissement personnel important ?
On a enregistré la majorité des émissions d’octobre à décembre, et les directs vont prendre l’envol à la mi-mars, donc il y a beaucoup d’espaces. Et puis on est plusieurs, il y a quand même Isabelle Boulay qui fait la même chose que moi, et les deux autres coachs ont leurs carrières aussi, donc c’est pensé justement pour qu’on puisse faire ce genre d’exercices. Maintenant, j’ai une très bonne équipe autour de moi, et qui me connait très bien… Ça fait très longtemps que j’ai pas eu de vrais jours de congés en fait. Ça me va.

Pour l’instant tu envisages La Voix comme une parenthèse ou tu comptes y rester plus longtemps ?
Je pense que l’intérêt de cet exercice c’est que ce soit une parenthèse. Il y a un avantage, c’est que je suis totalement libre ; j’intègre les auteurs compositeurs qu’on n’entend pas normalement, je peux être habillé comme je veux… Ils sont venus me chercher pour que je sois qui je suis, et ça me permet une grande liberté. Le but quand on veut être artiste justement, c’est de pouvoir le plus possible aller au bout de ses envies, sans avoir à toujours à penser à son loyer. Quand on a la chance de pouvoir vivre le meilleur des deux mondes comme ça, on saute dessus, et c’est ce qui m‘arrive. Et ça me permet aussi de rencontrer beaucoup de gens.  Je disais que j’écrivais pas en ce moment, mais ça fait longtemps que j’avais pas écouté autant de musique, ça fait longtemps que j’ai pas autant discuté de musique avec d’autres interprètes, avec les participants, avec la production aussi, avec les musiciens qui sont sur le show et qui sont des musiciens hyper talentueux. Là, dans un exercice comme The Voice, j’entends mille choses que j’aurais pas écoutées.

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Pour finir, peux-tu nous donner un petit aperçu de ce que donne un concert de Paris Tristesse ? J’imagine que la préparation est différente que pour ceux de Punkt
A la base ça reste la même chose : le but c’est de créer un moment qui va faire que les gens vont sortir de leur quotidien dans un court laps de temps, et s’assurer qu’ils aient été émus. Dans Punkt ça passait par plein d’univers différents, Paris Tristesse c’est un univers que je creuse, que je creuse, que je creuse. Par contre, dans chacune des chansons il y a des interventions qui sont très drôles. Parce que je ris beaucoup de l’espèce de « je suis en peine d’amour, ça va pas, je vais m’ouvrir les veines ». Même si quand je le vis c’est très intense, je suis le premier à rire de moi. Et les gens ne s’y attendent pas, donc ça donne des moments, oui, très drôle.

Propos recueillis par Sabrina Eleb et Ivan Piccon
Crédit photos : Shayne Laverdiere

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