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Nicolas Ly, l’homme qui vient d’ailleurs

Son nom ne vous dit sans doute pas grand-chose, il fait pourtant partie de ces quelques artistes hybrides qui subliment tout ce qu’ils touchent. Chanteur, musicien, acteur, plasticien et mannequin ; autant de moyens d’expression artistique avec lesquels Nicolas Ly jongle, les mélangeant parfois, les transcendant toujours.
Le Gorille est allé le retrouver à deux pas du Panthéon pour parler de ses différents projets musicaux, que ce soit en groupe avec les belges d’Applause, en invité sur E.T. On The Beach, ou en solo avec Nico Alyen. S’en est suivi une discussion dense sur son rapport aux différents médias artistiques, ainsi que sur son positionnement, seul ou avec Applause, face à une jungle musicale déjà bien remplie.

nico Queenie 2

Tu as un éventail de possibilités vocales assez large, rappelant tour à tour Thom Yorke, Jeff Buckley ou même Beth Gibbons ; quelle formation musicale as-tu suivie pour en arriver là ?
J’ai une formation classique piano, mais que j’ai commencée très jeune et que j’ai arrêtée très jeune aussi, donc je pense que j’ai eu les bases pour pouvoir composer des choses, pour avoir une certaine idée de la mélodie et de l’harmonie. Et puis ensuite j’ai fait pas mal de chorales au collège.

Donc tu as commencé assez tôt…
Ouais j’ai toujours adoré ça, j’ai toujours adoré chanter. Maintenant, est-ce que c’était sérieux ou pas, je ne me suis pas posé la question, jusqu’à très tard. J’ai commencé à me dire que ça pouvait être un parcours particulier, j’avais 27 ans… C’est plus un parcours d’artiste en fait, qui essaie de toucher à beaucoup de choses, et qui essaie de trouver son medium.

C’est vrai qu’entre la musique, le cinéma, le dessin et le mannequinat tu multiplies les supports d’expression ; c’est une polyvalence que tu souhaites cultiver ?
Ouais, tout à fait. Je pense que dans l’électro par exemple, il y a quelque chose d’intéressant d’un point de vue plastique aussi. Là j’ai fait un morceau de sept minutes, et parallèlement j’avais fait une vidéo inspirée du Petit Chaperon rouge (mais la première version du Chaperon rouge, la version viscérale) ; j’ai accolé les deux et ça marche super bien en fait. Donc je me dis qu’il y a vraiment possibilité de mélanger les influences dans la musique purement électro, de mélanger les médiums.

Tu prends part à la réalisation des clips d’Applause par exemple ?
Avec Applause on a toujours eu beaucoup de mal avec l’image en fait, parce qu’on est six dans le groupe, et c’est difficile de prendre des décisions rapides à six. Donc on  a beaucoup galéré pour trouver ce qui pouvait se dégager de l’ensemble de ce groupe, que ce soit pas le groupe d’un chanteur ou d’un guitariste, que ce soit un truc quasi démocratique. Au final on a pris la décision de me donner carte blanche, parce que j’avais fait une sorte de montage pour montrer que j’avais envie de faire quelque chose sur Sorry, qui est un titre assez expérimental et très électro. Et voilà, les autres ont vu mes premières images, on est parti là-dedans. Et pour l’EP on a choisi trois images de ce clip  en fait, on l’a pris comme une sorte de manifeste par rapport à l’album Acids.

Tu es déjà actif dans deux projets, Applause et E.T. On The Beach, mais tu prends le temps à côté d’en développer un troisième, Nico Alyen ; comment tu le définirais ?
Nico Alyen ça serait plus mon projet personnel, mon projet solo. Comme j’ai vraiment le goût de tester beaucoup de choses différentes, c’est un projet qui peut aller d’une guitare/voix à un morceau purement électro, sans voix ni rien. Donc il y a un côté un peu ovniesque, d’où le mot « alyen ». Et puis, je suis un fan de SF…

Au milieu de ces productions très différentes, tu t’es quand même fixé un fil rouge ?
Pour l’instant c’est très sauvage ce que je fais seul. C’est beaucoup plus discipliné avec Applause, parce qu’il y a vraiment une culture de la scène ; eux, ça fait quinze ans qu’ils font ce métier. Mais pour mes projets je reste à l’écoute de mon instinct, et je pense que les choses vont se mettre en place au fur et à mesure. Par exemple le projet électro j’ai cette vidéo, plus le son ; je vais le faire mixer et masteriser, et je pense que je vais le sortir en février/mars.

Et tu arrives à mettre une limite entre tous ces projets ?
Ouais, elle se met toute seule la limite en fait, ne serait-ce que géographiquement. Je pense que je serai toujours l’élément ovniesque de ce groupe. En étant chanteur, je pense que ça se ressent aussi. T’es chanteur, t’es un peu à part, t’es un peu devant. Donc il y aura toujours une sorte de dichotomie. Mais c’est ça que je trouve intéressant. J’ai pas le fantasme du groupe de mecs, Duran Duran, ou Tears for fears… Ça me plait d’être un ovni.

Mais à l’inverse, pas de limite claire entre tes différents supports d’expression ?
Non, si ce n’est la limite du médium même. Il n’y a pas de limite claire, parce que c’est mon moyen d’expression, ça vient de moi. Mais c’est quand même séparé ; j’avais fait cette vidéo du Petit Chaperon rouge et le truc électro, j’avais jamais pensé à les mettre ensemble. C’est juste un moment donné, j’ai remonté la vidéo dans le sens du morceau et là je me suis dit « ah ouais, y a un truc ». Tout ça se mélange parfaitement, il faut le montrer, parce que ça ne peut pas n’appartenir qu’à moi.

Est-ce que tu abordes la création artistique de la même manière selon les différents supports ?
Je pense qu’ils se nourrissent l’un et l’autre. Chaque artiste a plusieurs talents, un bon peintre peut faire une belle vidéo. Quand t’as une nécessité de t’exprimer, tu peux le faire de toutes les manières possibles.

Donc pour toi quel que soit le médium, il n’est qu’un relais à une idée en somme…
Voilà, c’est souvent un medium qui s’impose par rapport à l’idée. C’est pour parler d’amour, pour exprimer quelque chose d’inaccessible, ce sentiment mêlé d’Eros et Thanatos.

nico Clément S Live

Pour en revenir à Applause, vous êtes partis de votre label, 3ème bureau, en 2012 ; pourquoi ?
Il y a eu une restructuration dans le label, ce qui fait que le boss est parti chez Warner, et il restait très peu de monde avec qui on avait travaillé. Et les gens qui étaient resté là connaissaient pas vraiment le projet, étaient pas plus fans que ça, parce qu’ils ont eux-mêmes hérité d’un poste où ils devaient tout de suite gérer les promos pour Brigitte, pour Orelsan… Et les groupes en développement, comme nous, on a sauté quoi.

Et comment vous vous êtes débrouillés sans structure ? Ça n’a pas été trop galère ?
Si, ça a été dur. Il y a eu un vrai creux d’un ou deux ans, où on s’est remis à l’écriture, on s‘est remis à la compo, en se disant que de toutes façons on trouverait une solution. Mais c’est sûr que le rythme était beaucoup moins soutenu que quand on était en pleine signature, c’était un vrai retour aux sources. Mais on en avait besoin aussi, parce qu’on était très enthousiastes par cette signature, mais finalement on s’est trop laissé faire, on n’a pas été assez acteurs du projet, ce qui fait que je pense qu’on a un peu perdu l’essence de ce qu’on avait au départ, et de ce qui fait qu’on a voulu faire de la musique ensemble. Donc on a essayé de retourner à cette fibre-là, et pour moi Sorry, le clip de Sorry, ça illustre ça, le désir de revenir vers quelque chose de radical, vers quelque chose de brut et sans aucune concession.

Tu dis que vous n’avez pas été assez « acteurs » ; en tant que petit groupe d’un label, à quelles contraintes étiez-vous confrontés ?
Il n’y a pas tellement de contraintes, mais de toutes façons t’as envie de te laisser porter. Parce que tu sais que c’est des pros, mais qu’au final t’auras un clip qui sera calibré pour M6, ça ira pas plus loin. Enfin j’ai adoré faire le clip de Sorry, mais je suis sûr qu’il passera jamais à la télé, parce qu’il y a une langue coupée, parce qu’il y a des  têtes qui tombent…

L’un des conforts du label c’est tout de même la sécurité financière. Pour financer ce nouvel album, vous avez dû passer par une plateforme de crowdfunding, Kiss Kiss Bang Bang…
Qui a bien marché ouais, on a eu onze mille euros. On a dépassé l’objectif de mille euros. Truc de fou.

Comment tu expliques cette réussite ?
Applause c’est un projet qui s‘est beaucoup développé par Facebook en fait. Je pense que c’était intelligent de partir dans cette idée de crowdfundig, parce qu’on savait qu’il y avait une niche de gens qui étaient là, qui nous suivaient. Donc on a utilisé ce nouveau truc, ce nouvel outil qu’est le réseau social, pour inviter. C‘est même pas de l’autoproduction, t’invites vraiment des gens à produire et à être des sortes de micro-mécènes d’un projet.

L’année dernière le Gorille a rencontré un autre groupe, Scarecrow, qui nous parlait des plateformes de crowdfunding comme un outil d’implication des publics bien plus que de financement ; qu’est-ce que tu en penses ?
C’est surtout ça, c’est pour créer quelque chose autour du projet, pour créer un magnétisme. Et puis aussi un truc sur la durée… Tu présentes le projet, tu fais un devis, et tu réfléchis à comment tu peux rendre tangible ton projet, c’est-à-dire dans quelle mesure les gens peuvent participer de manière active, spirituelle, et être impliqués au-delà de l’argent. Je pense que l’argent, au contraire, ça va de soi avec l’envie de créer un magnétisme autour de ça.

De façon beaucoup plus pratique, les onze mille euros récoltés étaient suffisants pour tout financer ?
Non absolument pas, je pense qu’il faut vingt mille, vingt-cinq mille pour un album modeste. Pour modestement enregistrer un album, faire des clips modestes et une promo très modeste. Mais je pense que c’est plus cinquante mille si tu veux être vraiment visible.

A propos de visibilité, vous avez une réflexion com particulière avec Applause ?
On est très instinctif, mais il y a eu pas mal de discussions pour trouver une manière différente de sortir cet album. Et on en est venu à l’idée de triptyque, « en trois fois », séparé sur une année, justement pour aller dans cette idée-là de faire participer les gens autrement que financièrement, de les faire assister à l’accouchement, à la gestation. Et en plus ça nous créait de l’actualité sur un an. Donc à chaque sortie d’EP, un concert, quelques promos, des retombées, des sorties iTunes. Ça divise la sortie d’un album en trois dates.

Vous avez de très bonnes retombées critiques, et pourtant pas de grand succès d’audience ; comment tu l’expliques ?
Je l’explique par le fait qu’à certains moments je pense qu’une chanson se retrouve à un point où tout le monde l’écoute. Et on en n’est pas encore arrivé là. On a vraiment un soutien des médias depuis le premier album, Nova, les Inrocks et tout… C’est génial, mais il n’y a pas eu ce moment -ça peut être une chanson sur une pub- où, tout de suite, il y a une rencontre avec un public plus large.

Tu parles de pub, vous essayez de démarcher des éditeurs pour en obtenir une ?
C’est difficile de bosser avec des éditeurs, il n’y a pas souvent beaucoup de propositions. Pour l’instant on n’a pas rencontré la personne qui a travaillé le projet dans ce sens. Peut-être en 2015.

Vous en cherchez activement ?
Oui, dans la mesure de nos influences. Mais c’est quand on bosse avec un label et avec un éditeur pro qu’il y a plus de chance de trouver un plan synchronisation. Disons que, par nos influences, on a pas mal de chansons dans des courts-métrages. Le guitariste du groupe fait de la musique de film aussi, là il a fait une musique, j’ai posé une voix dessus. Mais pour l’instant, non, ça se fait de manière très discrète. On pose des jalons. Mais j’espère un jour qu’on aura une grosse pub, ou un gros film, et qu’on rencontrera un public plus large.

Une des façons d’atteindre un public large reste bien évidemment l’Internet. Au vu de tes différents projets, quel regard portes-tu dessus ? Tu le considères plutôt comme un danger ou une opportunité ?
C’est une grosse période de mutation, mais effectivement c’est beaucoup plus difficile de gagner sa vie, parce que c’est livré à la jungle, au téléchargement libre, et toute sorte de piratage. Le CD physique n’existe quasiment plus. Disons que c’est difficile de parier sur une sortie physique pour espérer vendre quand t’es un groupe qui commence, comme nous on va dire (même si ça fait sept ans). Mais en même temps, sans Internet, t’aurais peut-être pas découvert ce projet-là, t’aurais peut-être pas découvert mes autres projets, on serait peut-être pas en train de parler. Donc je pense que ça engage plus de rencontres, et ça met à l’œuvre le hasard en fait. Je vois Internet comme une sorte de shaker, où à un moment donné il y a des choses qui ressortent et d’autres pas. Mais je pense qu’il y a une justice, du fait que le seul juge c’est le public, c’est les internautes. Mais il y a l’injustice du hasard, tu vas pas forcément être visible si t’en as envie.

Ou au contraire créer un effet boule de neige…
Ou au contraire, effet boule de neige. Et dans l’autre sens, ça pète.

Vous êtes également diffusés à la radio en France, sur Nova ; comment s’est passée la mise à l’antenne ? Vous êtes allés les chercher ?
J’ai envoyé des CD tous les ans, pendant quatre ans, et puis au bout d’un moment, je vais pas te cacher que j’ai un pote d’enfance qui était stagiaire là-bas et qui me disait « envoie plutôt ça là, ça plaira plus ». Et au bout d’un moment il y a un titre qui est passé, Lighthouse, et finalement il est resté un an je crois, voire deux ans.

Et vous avez pu constater un effet de la diffusion radio ?
Ouais, beaucoup en France.

Pas en Belgique ?
Non, ça se passe en France en fait pour nous. En Belgique on a beaucoup de mal à passer en radio. Il y a très peu de radios, très peu de médias ; c’est un petit pays, donc si tu ne rentres pas dans un certain moule de groupe de rock belge, tu passes pas Pure FM.

Et en France, vous en restez à Nova ou vous essayez aussi d’atteindre des plus grands diffuseurs ?
Ça, c’est aussi le travail d’un label, et on n‘a pas de label… Et un attaché de presse ça coûte quand même très cher, donc chaque chose en son temps. Moi pour l’instant Nova je trouve ça génial, à chaque fois ils nous soutiennent. Et c‘est une labellisation super qualité/prix. Mais à l’époque de la signature de 3ème Bureau, je pense qu’ils ont tenté plein de fois Virgin Radio, ça n’a jamais marché. On n’est jamais à l’abri d’un succès, mais pour l’instant ça ne s’est pas imposé pour nous, une grosse radio française.

Pour finir, quels sont tes projets à venir ?
Je continue Applause, on va voir ce que ça donne la sortie de l’album réunifié, en mars. On a quelques ouvertures avec des labels, donc on va voir comment ça se passe, on va peut-être signer, refaire une tournée. Et à côté de ça moi je continue à creuser mon projet solo, à savoir à quoi ça peut ressembler. Je vais commencer par sortir ce petit électron en février/mars, et puis je continue à jouer, faire des castings, faire des courts-métrages. Et faire mes heures pour l’intermittence !

Propos recueillis par Ivan
Crédits photos : Queenie Cheen, Clément Schneider

Applause sera en concert le 6 février au Plan, Ris Orangis

Pour plus d’informations :
Applause :
http://we-love-applause.tumblr.com/
https://www.facebook.com/WELOVEAPPLAUSE?fref=ts

E.T. On The Beach :
http://etonthebeach.com/
https://www.facebook.com/E.T.OnTheBeach.music?fref=ts

Nicolas Ly :
https://soundcloud.com/nicoalyen
https://www.facebook.com/pages/Nicolas-Ly/249316146244?fref=ts

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