Focus on

The Field : fulgurances d’une machine amoureuse

            Quelques notes de guitare métalliques sonnent l’alarme puis disparaissent dans un écho. On vient de louper l’occasion de prendre une grande inspiration, car la course effrénée dans laquelle Axel Willner nous propulse fonce tête baissée au milieu d’une salve de tambours battants et de fulgurances vrombissantes qui rythmeront pendant neuf minutes They Wont See, premier titre de son quatrième album Cupids Head, une odyssée techno supersonique.

 

            Mais pour comprendre qui est le bonhomme, il faut revenir quelques années en arrière, en 2007, à l’époque où ce suédois à la moustache rousse touffue fait une entrée fracassante sur le très pointu label allemand Kompakt qui, pour la sortie de son premier EP Things Keep Falling Down, s’écriera : «Inconnu jusqu’à aujourd’hui, il a fait sauter tous les cadenas de notre système d’écoute avec sa démo qui fait gicler des boucles, des fragments et des motifs opiacés avec la plus grande classe ».

            Influencé par le psychédélisme de Schulze qui fit naître le krautrock dans les années 60 ou encore par l’ambiant-music de Brian Eno, le bien nommé The Field est un explorateur dans l’âme, un artiste qui a les yeux rivés vers le futur et le cœur scotché à ses machines. Il évite toute catégorisation hâtive en proposant un projet singulier nommé « Loops of your Heart ». Sur chacun des quatre albums qu’il a composé, il a su donner à son univers intime une ampleur spectaculaire. Ces sons énigmatiques qu’il répète à l’infini au milieu de beats éthérés contiennent en effet une lourde charge affective dont il revendique la dimension très personnelle : ce sont des bribes de mots, des crépitements de radio, des notes isolées, des enregistrements confidentiels, qui, juxtaposés, construisent un arpège insondable et poignant. Poignant, car les compositions du suédois ne sont pas des blocs d’affect hermétiques, mais bien des invitations à voyager.

            En suivant son périple, on s’imagine aussi bien sprinter au milieu d’un pré verdoyant que d’un champ de bataille ; on plane dans l’espace ou dans sa tête, mais tous les cas on avance, on évolue crescendo. Cette dualité entre ciel et terre est particulièrement remarquable lorsqu’on compare son premier album From Here We Go Sublime à son dernier Cupids Head (« Dans la tête de Cupidon »). Jetez simplement un oeil aux jaquettes : l’une est blanche, l’autre est noire… Transcendantal ou introspectif, le voyage tend indéniablement vers un absolu, une forme pure que des titres comme « Everday » ou « No. No… » épousent justement par leur nom.

 

 

            Ainsi, les patchworks expérimentaux bancals, Axel Willner les évite. Il y préfère des compositions  épurées qui témoignent de sa foi aveugle en la puissance des boucles mélodiques. Et oui, les morceaux sont longs, mais ce n’est qu’ainsi qu’ils peuvent déployer leur force enivrante en repoussant toujours plus loin le moment de leur conclusion, en testant l’écoute profonde de l’auditeur pour mieux le surprendre en cours de route. Les basses assourdies qui introduisent The Deal, le morceau le plus cosmique sur Sublime, sont vites rattrapées par des appels lancinants et des diffractions sonores venus d’ailleurs. La ligne acide de The Little Heart Beats so Fast, rythmée par des « uh! » essoufflés, s’ondule constamment alors qu’on la croirait droite. Les dernières secondes de Mobilia sont presque déchirantes lorsque l’air de drone-guitare présent pendant tout le long est finalement révélé, seul, comme une lamentation mélancolique.

            En somme, si la musique de The Field est si enthousiasmante, c’est qu’elle se courbe en permanence, se renouvelle à chaque seconde quand on pense qu’elle ne fait que se répéter. Son dernier album dure une heure et ne compte que six compositions, mais laissez moi vous promettre qu’elles suffisent à offrir un panorama déconcertant de l’étendu de son talent. Axel Willner nous fait passer d’une trance romantique et sautillante (Cupid’s Head, A Guided Tour) à une immersion lo-fi caverneuse (20 seconds of affection) en restant toujours cohérent dans sa manière d’appréhender son matériau musical. Alors qu’il fasse danser une horde de ravers en festival sur le tube Over the Ice ou simplement balancer la tête d’un rêveur enrobé dans sa couette sur Looping State of Mind, notre confrère nordique a le mérite  de réchauffer les coeurs.

Vincent

Publicités

Catégories :Focus on

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s