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Le paradigme Ms. Lauryn Hill

lauryn hill

Ce samedi 13 septembre, Paris a été la scène d’un affrontement tacite entre deux visions de la musique, de l’industrie et de la femme noire-américaine. D’un coté, les robotiques Carter, genre de cyborgs du futur, markétés à mort, débarqués dans un Stade de France bondé en mode panzer des charts. De l’autre, Lauryn Hill, icône pharaonique en perte de vitesse mais qui avait tellement pris d’avance qu’elle peut se le permettre.

Il me semble avoir déjà, à plusieurs reprises, déclamé ici –ou ailleurs- mon amour invétéré pour Lauryn. À mes yeux, elle est sans conteste la plus grande artiste émergée de la période 90-2000 et The Miseducation, son premier et dernier album solo, est un chef-d’œuvre en tout point. Étrangement, la nouvelle génération chaussée de sneakers qui a vue le jour il y a un peu moins de quatre ans ne connaît que très peu le catalogue ultime de classiques intemporels créé par celle qui collectionne les Grammy (elle en a huit) ni l’influence énorme qu’elle a pu avoir sur la génération des nanas affiliées de près ou de loin au rap ou au R’n’B.

Comme tous les génies artistiques qui se sont attelés à bouleverser les codes d’une industrie malsaine à leurs yeux (shot out à Pac, DMX et Dave Chapelle et son pétage de plomb en 2006), elle s’est cassée les dents. Reine du contre-pied, elle accumule depuis une dizaine d’année les déboires et les fulgurances géniales, ne laissant personne indifférent face à son énorme talent.

Lauryn Hill au Zénith, c’est un peu comme Zlatan au FC Metz : c’est pas forcément adapté. On s’imagine plus facilement à l’Olympia, dans l’intimité, en famille, comme appartenant à un club un peu fermé d’adeptes en mal de miel auditif. Tant pis, ses apparitions sont tellement rares et espacées qu’on se décide quand même à s’y trainer.

En première partie, c’est Sly Johnson qui ouvre le bal. Le mec débarque sur scène avec une classe désinvolte à couper le souffle. Armé de son micro et d’un sourire obligatoirement communicatif –à moins d’être mort à l’intérieur, il réchauffe une salle bienveillante à son égard mais qui épie le moindre mouvement en backstage, à la recherche de sa reine. Rien à dire sur la prestation de l’ancien Sayan Supa, pleine de soul, si ce n’est qu’il est au choix ultra confiant/ultra talentueux/ultra couillu/ultra inconscient (rayer la mention inutile) pour se pointer sur scène ainsi, main dans la poche et miel dans la voix. Johnson quitte un Zenith de bonne humeur mais qui commence à piétiner  d’impatience : il est 21h30, les sandwichs dégueu à cinq balles la baguette/fromage/ersatz de beurre du Zenith peinent à revigorer ceux qui sont entrés dans l’arène dès 20 heures, et le rétroprojecteur qui se déroule pour retransmettre des…pub (WTF ?) n’arrange rien. Sérieux, le Zenith ? À cinquante balles la place, vous trouvez encore moyen de nous infliger la gueule amphibienne des infâmes Tortues Ninja à la sauce Michael Bay ? Ce mec n’a jamais vu de tortues de sa vie, ses bidules ressemblent à des grenouilles, ma parole.

Après les piétinements, les soupirs d’impatience font enfler le Zenith. Il est 22h et pas le moindre signe de l’ex-Fugees. Forcément, les mauvaises langues se délient et les théories sur la santé mentale supposément fragile de la belle vont bon train. Elle ne viendra pas, probablement occupée à s’évader fiscalement en backstage, médisent les plus énervés. Nous, on patiente gentiment : après tout, ça fait plus de dix ans qu’on rêve de la voir, on peut bien buller dix minutes de plus.

À 22 heures, la foule s’excite. DJ Rampage se pointe sur scène, avec sa beu-bar et ses platines. Au menu, celui qui se targe de tester notre « knowledge in hip-hop » fait bouillonner nos oreilles de bons sons bien de chez nous. Les grands noms s’enchaînent. S’invitent à la fête Dre, DMX, Pharrell (époque Neptunes, pas époque partenariat avec G-Star), Snoop (époque Doggystyle, pas époque french manucure) : les foules s’élèvent de bas en haut dans un même mouvement et les gars qui sont venus pour chiner leur rencard se mettent en mode Shazam et balance à tout va tous les noms possibles afin de séduire leur target et ainsi rentabiliser vers 2 heures du mat’ l’investissement de la soirée.

Pendant son set, les musiciens se pointent un à un et entament un bœuf à l’ancienne pour préparer l’entrée de celle que tout le monde guette depuis près de deux heures. L’attente valait clairement le coup : c’est une Lauryn classe et souriante, sapée dans la plus grande tradition des artistes des 70’s qui se pointent pour attaquer l’animosité naissante d’une audience impatiente avec un sourire grandiose. Le charisme enchapeauté à son paroxysme. Difficile de s’arracher de cette vision : on a l’air con, un sourire connivent au lèvre. L’avantage, c’est que quand tout le monde affiche un air béat sur son visage, on l’assume plus facilement. On est obligé de se dire qu’à quelques kilomètres de là, c’est une autre vision de l’artiste féminine noire qui se produit et qu’on a surement fait le bon choix en se pointant ici.

Le show est léché. Tout y passe : les plus grands classiques de The Miseducation se suivent, avec une précision orchestrale impressionnante. Lauryn déconstruit et reconstruit sa musique, n’hésite pas à prendre à contre-pied le public tout entier en accélérant les rythmes, en ajoutant une richesse sonore qui flirte avec le trop-plein. Elle exhorte son band, les engueule, leur sourit, les presse, les guide avec une maîtrise incroyable quoiqu’un peu tyrannique.

D’aucuns soupçonnaient la grande de ne plus être si grande, scénistiquement parlant. Ils se trompent. La voix est revenue, le plaisir tout autant. Appelez moi obsessionnel, mais les qualités lyricales aussi. Lauryn, « best female rapper alive ». Tu m’étonnes. Précis, ciselé, mature, son flow est impressionnant et retourne des claques à toute une génération de rappeurs actuels engoncés dans les flows à la mode (arrêtez avec le flow de Migos, les gars). La foule semble conquise, malgré la surprise de ne pas forcément reconnaître les morceaux d’emblée. Pourtant, tout est là : Ex-Factor, Lost Ones, Final Hour, Zion. Un concentré de 90’s qui sent bon la Nike Cortez, les hoodies Ellesse et l’époque où MTV était encore une chaîne musicale.

La lumière se tamise et c’est assise sur une chaise, une guitare sèche à la main, que Lauryn ravit la foule en reprenant quelques morceaux de son Unplugged. L’émotion est moins palpable qu’il y a dix ans et même si la technique est maîtrisée, elle semble moins à l’aise dans cet exercice qu’au moment mythique du One Astor Plaza de 2001.

Les lumières se rallument et c’est un band survolté qui revient sur scène pour conclure le live en apothéose : hommage aux Fugees avec des reprises des bombes de The Score et à Bob Marley, que la salle entière reprend avec ferveur.

Puis, tout s’arrête. Elle quitte la scène, après avoir mis ses musiciens en avant, dans un sourire magnifique et une grâce naturelle. Il est 23h45, et on ne sait pas vraiment quoi penser. Pas de rappel, personne ne semble en avoir besoin. Les jambes flageolent et les cœurs sont apaisés, c’est ce qu’on était venu chercher.

Finalement, cette soirée est à l’image de la carrière de Lauryn : un concentré de fulgurances géniales, des moments de flottements, des prises de risques qui ne payent pas et des virages artistiques assumés avec brio. C’est aussi ça qu’on attend d’elle. Lauryn n’est pas une simple musicienne, une excellente chanteuse, une rappeuse hors-norme. C’est une femme, avant tout. Qui commet des erreurs et qui cherche depuis toujours à s’émanciper des carcans de l’industrie américaine. Sa carrière n’est pas rondement menée, ses shows moins calculées que ceux de certaines de ses paires. Mais elle est pleine de vie, pleine de talents, pleine de ce qui rend la musique aussi importante aux yeux des hommes. Elle trace sa route seule, sans se soucier des autres. Pas en tant qu’artiste, pas pour les médias, pas même pour son propre public. Mais pour sa propre âme. Le reste, on s’en fout.

En attendant, de l’autre coté de Paris, Beyoncé tapait son playback moulée dans un mini-body et se frottait langoureusement contre un sofa. C’est une vision du féminisme, et après tout, pourquoi pas ? Il n’empêche que, ce samedi, l’âme était au Zenith, pas au Stade de France.

Maj

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