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Voir Charles Bradley et mourir

Bradley

Mercredi dernier, entre un stage récemment terminé et la perspective réjouissante (voire jouissive) d’une nouvelle année au CELSA, je me suis bougé dans le 19ème pour assister à la première soirée du festival Jazz à la Villette. Pour l’édition 2014, les organisateurs ont envoyé le lourd, en programmant notamment Avishai Cohen ou Maceo Parker, précédé de Malted Milk. N’ayant pas eu la présence d’esprit d’anticiper ma venue au festival, je me suis retrouvé devant une billetterie affichant complet, et j’ai dû me rabattre sur la première soirée du festival, lors de laquelle Nick Waterhouse et Charles Bradley devaient investir la scène de la Cité de la Musique. Voilà pour le contexte.

Je me suis donc pointé ce soir du mercredi 3 septembre au parc de la Villette, avec la ferme intention d’oublier pour un temps ma condition d’ex-stagiaire et de préparer comme il se doit ma rentrée. Après moultes péripéties qu’il serait assez inutile de raconter ici, les lumières se sont éteintes et Nick Waterhouse a fait son entrée, suivi par son groupe.

N’ayant quasiment jamais écouté Nick Waterhouse par manque chronique de curiosité, sa prestation m’a absolument convaincu et complètement enchanté. Son groupe et lui, sapés en mode revival sixties (costards 2 pièces, lunettes, jusqu’à la jazz bass portée quasiment à la verticale et jouée au pouce) collait parfaitement à la musique, à la fois dansante et rauque. En gros, le rythme était assez rapide pour qu’une majeure partie de la fosse puisse singer le twist, et les instruments étaient joués sans effets : guitare et basse étaient directement branchées à l’ampli, et seule une légère reverb donnait un peu plus de volume aux solos de Waterhouse.

Musicalement, le mec me fait un peu penser à Eli Paperboy Reed, la section cuivre en moins. Sur scène, c’est un peu Miles Kane, le genre de mec qui se bouge, s’excite, chante, assure les solos, le tout soutenu par un groupe solide, capable de se mettre en mode karaoke ou de partir en jam au moment opportun. Mention spéciale à l’unique choriste, qui a signé ce soir-là une excellente performance, alliant soutien subtil à la voix parfois trop faible de Waterhouse, et passages solo suscitant l’enthousiasme général. Après 40 minutes de concert, le groupe se retire, les lumières s’allument et l’attente s’installe.

J’avoue avoir un peu douté. Je pensais que Nick Waterhouse allait éclipser Bradley. Je me voyais avoir l’occasion de dresser une comparaison audacieuse entre le NTM niquant sa race au Wu-Tang et Waterhouse mettant la misère à Bradley. L’ami qui m’accompagnait, en bon gros fan de Nick Waterhouse, ne m’encourageait pas des masses. Mais bon. Au bout de 25 minutes, les lumières se sont éteintes et The Extraordinaries ont fait leur entrée, acclamés comme si ce concert étaient le leur. Et, au vu des prestations de Charles Bradley, on peut se demander si le public n’a pas eu raison de les accueillir en héros.

Il faudrait certainement plusieurs autres articles pour explorer en détail toutes les facettes des groupes accompagnant Charles Bradley en studio et sur scène. Il y a le Menahan Street Band, qui signe d’incroyables albums studio et dont le groupe est constitué de tout un tas de membres du label Daptone, dont font partie Thomas Brenneck, qui a découvert Charles Bradley, ou un trompettiste officiant également au sein du Budos Band, du groupe des Roots lors du Tonight Show de Jimmy Fallon et, plus occasionnellement, des Dap-Kings. Il y a les Dap-Kings eux-mêmes, qui ont fait quelques concerts avec Bradley. Et il y a the Extraordinaries, ce groupe composé d’une section rythmique ainsi que d’un clavier à la hauteur de toutes les attentes, mais dont la section cuivre a été maintes fois remaniée pour trouver l’alchimie parfaite entre les désormais sept membres. Aujourd’hui, le groupe tourne parfaitement, et fait largement plus que le job, en livrant une performance toujours à la limite de la perfection.

C’est donc ce groupe qui a ouvert les hostilités. Après cinq minutes d’instrus réjouissantes, le clavier, comme à son habitude, s’est pointé près du micro pour annoncer la venue de Charles Bradley. Il faut s’imaginer ce type, limite hilare, avec sa taille, sa tête et sa barbe de lutin, en train d’haranguer la foule (« People! Are you ready for some good ol’soul« ), de présenter Charles Bradley comme “a victim of love turned into a casanova of love” et de désigner tous les membres du groupe en déclarant, sans perdre son sourire: « you see this fine young man, he’s fallen in love with the screamin’eagle of soul« . Puis c’est l’entrée de « mister… Charles…. Braaaaadley ». Et là, tout est allé très vite.

Charles Bradley a ouvert avec Heartaches and Pain, issue de son premier album, et a alterné les titres de No Time For Dreaming et de Victim of Love en ponctuant sa performance d’appel à l’amour et à la paix, cause we’re all brothers and sisters. Le concert était, comme d’habitude, parfait. La voix de Charles Bradley est un cri, une plainte, un témoignage de toutes les années de souffrance qu’il a enduré (il n’est devenu chanteur qu’à 62 ans, après avoir enchainé des petits boulots comme cuisinier dans un pénitencier). Et si parfois ses discours bâteaux et consensuels peuvent paraitre désuets, ils sont rattrapés par son extraordinaire performance musicale, et le niveau incroyablement élevé de ses Extraordinaries, se baladant d’un morceau à l’autre avec une facilité déconcertante. Tous semblent prendre un plaisir gigantesque, et jouer à chaque fois qu’ils montent sur scène leur dernier concert, tant leurs prestations sont hargneuses quoique millimétrées.

Charles Bradley est remonté deux fois sur scène, après deux pauses nécessaires pour sa voix. Le type a 66 ans cette année, quand même. Il nous quitte sur cette version de Why Is it So Hard qui reflète à elle seul l’ensemble de son passage à la Cité de la Musique. De l’amour, de la sincérité, de l’espoir. I’m digging deeper, because i’m looking for more love to give you.

Romain Trouve-Loiseau

PS: pour un aperçu complet de ce à quoi peut ressembler un concert de Charles Bradley, voir ici:

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