Interviews

De High Land Hard Rain à Seven Dials

Le Gorille a rencontré Roddy Frame il y a quelques semaines, à l’occasion de la sortie de son nouvel album, Seven Dials. Une belle opportunité pour discuter de sa carrière, qui a commencé très tôt avec Aztec Camera dans les années 80 et la sortie de High Land Hard Rain (leur premier album), de composition, de l’industrie de la musique, de journalisme musical… Entre passé et présent, l’interview d’un homme qui n’a pas tant changé que ça.

roddy1

Parlez-nous un peu de votre nouvel album, Seven Dials[1].

Roddy Frame : Eh bien, je n’ai pas sorti d’album depuis huit ans. Je ne suis pas un homme très pragmatique, je ne pense pas vraiment à ma carrière, je fais des albums quand j’en ressens l’envie. Je sais que ça ne fait pas de moi un exemple à suivre mais je suis comme ça. Cet album est un album avec beaucoup de guitare, et le premier depuis longtemps que j’enregistre avec un véritable groupe. C’est vraiment ça l’esprit : moi jouant de la bonne guitare et en profitant.


Avez-vous une chanson favorite dans l’album ?

RF : Du point de vue traditionnel, je veux dire chanson que je pense que les gens vont aimer, c’est White Pony. Personnellement j’aime beaucoup On The Waves parce qu’elle me rappelle la musique que j’écoutais quand j’avais quinze/seize ans. Du style Joy Division, The Cure…


Etes-vous nostalgique de l’époque Aztec Camera ?

RF : De temps en temps oui… Nous avons fait un concert il y a peu de temps pour fêter les trente ans de la sortie de High Land Hard Rain, notre premier album, et j’ai même été surpris de constater à quel point cela m’a rendu nostalgique. J’ai écrit beaucoup de bonnes chansons à quinze/seize ans, les revisiter à cinquante est très intéressant.

 roddy3

Oui, vous avez commencé très jeune à composer et à écrire.

RF : Oui, quand j’ai écrit We could send letters j’avais quinze ans par exemple, et ça va peut-être paraitre un peu arrogant et ce n’est pas ce que je veux dire mais quand j’avais dix-neuf/vingt ans tout le monde sortait des chansons un peu indie comme celle-là, et je n’avais plus envie d’être comme ça. Mon label ne comprenait pas pourquoi je ne voulais plus, mais vous savez quand vous avez vingt ans vous n’avez plus envie de faire la même chose que quand vous aviez quinze ans. Vous n’avez plus envie d’avoir cet âge-là, de vous habiller comme à cette époque-là. Je ne pense pas qu’ils aient compris ce sentiment.  Ils se sont dits « Oh il est jeune, il a forcément envie de faire de l’indie », mais je n’en avais déjà plus envie. Voilà, c’est quelque chose que je tenais à dire (rires).

 

On nous a dit que vous alliez faire un concert en France bientôt… En Octobre ?

RF : J’espère ! J’en parlais cet après-midi à mon manager et il m’a dit que ça se ferait probablement. D’ailleurs, vous êtes les bienvenues !

C’est gentil ! Et en Grande-Bretagne ?

RF : Oui ! J’avais vraiment envie de jouer dans certains lieux en particulier. Quand nous avons fait le concert d’anniversaire dont je vous parlais, on était dans de très jolies salles, j’avais vraiment envie de retourner dans de tels endroits. On va donc aller au Barbican à Londres, qui est très sympa. Vous savez, quand votre public vieillit avec vous, vous n’avez plus trop envie d’être debout et de sauter partout.  Quand je sors, j’aime aller dans des endroits calmes. Et la musique que je fais rend bien dans de telles salles. Vous n’avez pas vraiment besoin d’être debout. Ca va encore sembler prétentieux mais j’essaye de faire de la musique atmosphérique en quelque sorte, et jouer dans un espèce de bunker de béton n’aide pas vraiment pour cela…

Vous jouez uniquement dans des petites salles donc ?

RF : Oui, des endroits où les gens peuvent voir, respirer…


Vous avez fait six albums avec Aztec Camera…

RF : Si vous le dites…

Wikipedia le dit !

RF : Wikipedia ? Qui l’a écrit ? Je peux le faire moi-même ?

Je suppose que ce sont certains de vos fans, l’article est assez long.

RF : Je devrais aller voir et ajouter « faux », « faux », « faux » (rires)

C’est assez dur en réalité, il y a un processus de validation…

RF : Ah, il faut un consensus !  (rires)

… Et donc, vous avez aussi enregistré quatre albums solo

RF : Vous êtes sûre que vous ne travaillez pas chez Wikipedia ?

 

Ça fait longtemps que vous êtes dans le monde de la musique.

RF : Oui

Et on se demandait…

RF : … Pourquoi je souris encore ?

(rires) On se demandait comment l’évolution de cela avait changé la manière dont vous travaillez et produisez la musique ? Ça fait huit ans que vous n’avez pas sorti d’album mais je suppose que vous avez quand même dû remarquer des changements…

RF : Ces huit années n’ont pas été perdues, j’ai appris à monter à cheval (rires). Enfin bref. Je pense que nous devrions en discuter tous les trois, parce que moi j’ai mes idées, mais c’est celles d’une personne plus âgée. Enfin, je vais quand même vous dire ce que je pense. Quand j’ai commencé avec Aztec Camera, le DIY (NDLR : Do it Yourself, fait maison) et les labels indépendants commençaient. Le rêve de pouvoir enregistrer soi-même son album, sans passer par un label était possible. Il y avait les petites maisons, comme Rough Trade, puis Postcard, et tout le monde se disait que c’était une alternative aux grands labels.

Une sorte de rébellion.

RF : Exactement. C’était dingue. Il y avait un groupe appelé les vélos désespérés, et c’était leur nom parce qu’ils livraient leurs albums à bicyclette et pédalaient désespérément dans Londres. (rires). C’était une super époque. Et un rêve de pouvoir éviter ces grands, ennuyeux et stupides labels. Le rêve est maintenant devenu réalité : on peut enregistrer un album avec son téléphone. J’ai fait un album acoustique avec des amis (Surf), enregistré uniquement chez moi et la qualité est super. Avec Soundcloud et ce genre de plateformes, c’est encore plus facile : le rêve indie est devenu réalité. Notre rêve est devenu réalité mais… On est d’accord, c’est la démocratisation de l’industrie musicale… Mais chaque rêve a sa part d’ombre, et c’est là que je voudrais qu’on en discute. Ayant fait des albums qui passaient à travers des obstacles… Ce que j’essaye de vous dire, c’est que les groupes aujourd’hui n’ont plus besoin de passer par ces étapes. Il n’y a plus assez de filtres. Quand j’ai écrit We could send letters, j’avais quinze ans. Et je l’ai jouée. Je n’essaye pas de vous impressionner (rires). Mais quand je l’ai écrite, la première personne à qui je l’ai jouée c’est ma sœur. Elle m’a dit « je n’arrive pas à croire que tu aies écris ça, c’est fou ! ». Moi je me suis dit, oui elle aime bien, mais elle n’y connait pas grand-chose… Et j’ai commencé à douter. Le doute est une bonne chose pour un musicien, pour un artiste. J’ai joué le morceau avec mon groupe, puis le bassiste a eu une idée, on l’a tentée à un concert et ça n’a pas marché… Alors on s’est dit, et si on utilisait une guitare électrique au lieu d’une acoustique ? Puis on l’a montrée à un label, c’est devenu une démo et après ça on est encore passé par une dizaine d’étapes. C’est parfois douloureux mais c’est ce qui rend l’objet final bon. J’ai peur qu’en nous étant débarrassé de toutes les choses que nous n’aimions pas, nous avons aussi enlevé ces filtres. C’est ce qui me dérange en tant qu’artiste (pause).

Autre chose, j’ai l’impression que les labels ne payent plus pour rien aujourd’hui. Quand j’avais dix-huit ans, dans les années 80, il y avait toujours quelqu’un pour vous donner 40.000 £ pour vivre et faire un album si vous étiez vraiment bon. Aujourd’hui personne ne veut rien payer… Mon neveu a un groupe et il paye tout lui-même, comment peut-on attendre un album poli et fini après ?

Parce que tout est gratuit aujourd’hui.

RF : Oui ! Il est beaucoup plus difficile de vivre de sa musique, les gens ne veulent pas investir. Le côté positif c’est que tout est gratuit, et le côté négatif… Que tout est gratuit.

Ce que vous dites, c’est que votre musique passait à travers tout un processus, vous aviez le temps d’en discuter avec d’autres gens, d’en faire un objet fini en quelque sorte.

RF : Exactement. C’est amusant parce que je n’appréciais pas forcément les conseils, et ils ne venaient pas forcément de gens que je respectais, mais je les gardais en moi. Au moment d’enregistrer l’album, la chanson a changé, la façon que vous avez de jouer a changé… Pour un concert il y a au moins cinq répétitions. Les choses changent et deviennent meilleures. J’ai l’impression que c’est moins le cas aujourd’hui.

 

Avez-vous changé de vision à propos de la musique entre l’époque d’Aztec Camera et votre carrière en solo ?

RF : non, je ne pense pas. Je pensais que ce serait le cas, mais je ne crois pas.

 

L’album que vous venez de sortir est finalement assez similaire à ce que vous faisiez quand vous étiez jeune, c’est intéressant. Enfin, je ne l’ai écouté qu’une fois mais…

RF : Je suis vraiment content d’entendre ça ! Les premières impressions sont les plus importantes ! Je suis vraiment content… J’ai mis du temps à l’écrire. Je fais très attention quand j’écris de la musique. Je la prend très sérieusement, plus que les musiciens (rires). J’ai donc mis longtemps à l’écrire et à la mixer, mais pas à l’enregistrer. J’ai essayé de faire quelque chose de frais. J’espère que c’est là que vous voyez la ressemblance. Quand vous êtes dans un grand label, vous passez souvent trop de temps en studio. Des heures à chanter et boire en écoutant de la batterie… Donc vous avez le droit de vous faire plaisir. C’est ce qui a dû se passer dans les années 70…

 roddy2

Et je suppose que quand vous faisiez partie d’Aztec Camera, ils s’attendaient à ce que vous fassiez de la musique plus vite.

RF : Oui, mais malheureusement je n’en ai jamais été capable… Quand j’ai signé avec Warner Brothers ils m’ont dit « Ok, vous venez de sortir un deuxième album, vous devriez être prêt à faire le troisième ». Et ça m’a pris trois ans. J’ai acheté un petit cottage dans la campagne et je suis allé là-bas pour écrire. J’ai passé beaucoup de temps à ne pas faire grand-chose, mais à écouter beaucoup de musique. Je n’ai jamais pu correspondre à ce qu’ils auraient voulu que je sois. J’ai l’impression qu’on discute juste, c’est sympa.

C’est pour ça qu’on préfère voire les gens plutôt que d’envoyer les questions par mail, c’est plus cool quand on arrive à sortir de la trame.

RF : Ca y est, on sent que vous venez d’une école de communication…

 

A ce propos, que pensez-vous du journalisme musical ?

RF : Comme tous les artistes, j’ai déjà été confronté à des critiques négatives. Quand elles sont bonnes, je me dis « ce mec a vraiment tout compris à la musique », mais quand ce n’est pas le cas je me dis « mais pourquoi est-ce que ce gars écrit ? ». Il y a peu de temps, je lisais un livre sur la démocratisation, le fait que tout le monde puisse être critique. Le critique d’art du Sunday Times n’a pas la même vision qu’une personne qui aime l’art. Pour être critique, il faut apprendre à être diplomate, et à être objectif. Je pense que c’est avec l’expérience qu’ils parviennent à savoir comment approcher le travail de quelqu’un. J’ai un grand respect pour les critiques reconnus, ça ne doit pas être facile. J’ai déjà écrit des critiques, mais jamais sérieusement. Enfin, qu’est-ce que vous en pensez-vous ?

Je pense que si un journaliste apprécie un artiste, il écrit de très bonnes critiques. Mais en se documentant, même s’il n’est pas fan de la musique, lire l’article est toujours intéressant… J’ai écouté Into the Sun

RF : Oh, vous l’aimez bien ? Je suis content de l’entendre.

 

Et vous, vous écoutez encore beaucoup de musique ? Il y a beaucoup d’artistes aujourd’hui qui citent la musique des années 80 parmi leurs influences.

RF : Ca me touche beaucoup, je pense que c’est très beau… Il y a quelques années, j’ai fait un concert au Festival Primavera, à Barcelone. Deux jeunes gens sont venus me voir, on a bu un coup… Ils étaient comme moi au même âge… Franges brouillon, marinières, chino, espadrilles

 

Le monde de la musique indie a les mêmes idéaux que vous aviez.

RF : Oui, c’est superbe ! Il y a une résurgence d’Aztec Camera… Naturellement, je trouve ça super ! Quand on nous a demandé de faire cette tournée pour nos trente ans, je suis passé dans une libraire. La propriétaire avait mon âge, et elle m’a parlé de Flaubert. J’ai lu Madame Bovary pour la première fois. Je ne pensais pas que j’allais aimer mais c’est magnifique… Je digresse, elle m’a dit que sa fille allait devenir folle quand elle lui dirait que j’étais là, elle adore High Land Hard Rain. On s’est vu plusieurs fois, c’est devenu ma filleule en quelque sorte. Il y a trente ans, des gens de dix-huit ans achetaient cet album, et c’est encore comme ça aujourd’hui. Ce ne change pas…

 roddy4

Quand les gens savent que vous êtes musicien et qu’ils vous en parlent, vous vous sentez toujours obligé d’être à la page, de faire comme si vous étiez cool. J’aime les Drums, Vampire Weekend. Des mecs vieux qui veulent faire jeune quoi. La vérité, c’est que la musique qu’on écoute quand on est jeune est la sienne, pas celle des personnes plus âgées. Le contexte est très important. Quand j’ai eu treize ans et que j’ai écouté les Sex Pistols pour la première fois, je suis devenu accro. Les gars plus âgés m’ont dit si t’aimes ça, alors tu devrais écouter les Stooges, MC5, les New York Dolls. Tous les groupes qui les ont influencés. J’ai écouté, mais dans ma tête je n’en démordais pas, les Sex Pistols me parlaient plus. Un homme de cinquante ans n’entend pas la musique de la même façon qu’un ado de quinze ans.

Le contre-argument serait les Beatles, tout le monde les écoute encore.

RF : Oui, mais désolé, je ne suis quand même pas d’accord.

Vous n’aimez pas les Beatles ?

RF : Si, je les adore, mais je ne peux pas les aimer de la même façon que ma grande sœur quand elle les a vus pour la première fois à la télé, et a mis leurs posters dans sa chambre. Comment pourrait-on vivre ça de la même manière ? Il n’y a pas que la musique, il y a aussi tout ce qui l’entoure…

Notre génération a quand même une espèce de fascination pour ces groupes, on a grandi avec eux aussi.

RF : Parce que vous les écoutiez en voiture ?

Oui, et nos premières fêtes… Ils sont aussi à nous, même si ce n’est pas la même chose.

RF : Bien sûr, mais par exemple si vous étiez allées à un concert hier soir, d’un groupe que vous adorez. Qu’ai-je à dire là-dessus ? (sourire). Qui a envie d’entendre un mec de cinquante ans en parler? Quand on vieillit, il faut savoir laisser la place aux nouvelles générations. Je n’aime pas les gens qui donnent leur avis sur la musique des gens plus jeunes en utilisant leurs connaissances et leurs standards.

Je comprends… Quelle est la dernière chanson que vous avez écouté en boucle?

RF : J’ai toujours un train de retard. Mon neveu, qui n’écoute presque que du hiphop, m’a offert l’album de Lana Del Ray pour mon anniversaire. J’écoute toujours le quatrième morceau dans ma voiture (chantonne).

 

Ça fait trente minutes, on arrive à la fin… Une dernière question : avez-vous des regrets en tant qu’artiste, ou des projets qui vous tentent encore ?

RF : Les regrets que j’ai ne concernent pas la musique. De toute façon, je n’en vois pas trop l’intérêt, je ne suis plus la même personne qu’il y a trente ans… Peut-être enregistrer un album avec Kate Bush, qui est géniale, une vraie icône britannique. Mais j’ai eu de la chance, j’ai fait beaucoup de choses, travaillé avec des gens géniaux. Mick Jones, Ryuichi Sakamoto, Edwyn Collins… J’étais dans son label quand j’étais plus jeune (NDLR : Postcards Records).

L’interview s’est conclue sur une discussion très sympa sur nos stages et Paris en général. Roddy nous a très gentiment invitées à dîner à côté avec son tour manager et son attachée de presse.


Propos recueillis par : Sabrina Eleb & Héloïse Thibault
Crédits photo : Isie Stark (easyisie.tumblr.com)

[1] Seven Dials, AED Records, 2014

Publicités

4 réponses »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s