Interviews

TIC, l’interview hors réseau

     Le 23 novembre, les deux Gascons de The Inspector Cluzo clôturaient leur tournée européenne par un concert à la Maroquinerie. Le Gorille s’est rendu sur place quelques heures avant leur concert, et a rencontré Laurent, guitariste-chanteur et Matthieu, batteur et danseur à ses heures perdues. Avec 4 albums et un titre classé une semaine n°2 au Japon, plus de 600 concerts dans 38 pays, tout ça sans être signés sur une major, TIC avait des choses à dire et la discussion s’avérait prometteuse. On n’a pas été déçu.


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D’ordinaire, vous critiquez les Parisiens poseurs et citadins. Pourquoi terminer votre tournée à Paris ?

C’est toujours un régal de venir à Paris parce qu’en général les Parisiens, les vrais Parisiens, il n’y a pas plus cultivé, il n’y a pas plus ouvert. Et puis ils sont au centre de plein de choses. Et souvent dans les Landes, il y en a énormément qui viennent et qui s’entendent hyper bien avec les Landais. Mais par contre cette espèce de métropolitalisme, qui dit en gros « nous on est les gens biens », ouais je sais pas… Nous on voyage beaucoup et, principe de base même quand tu vas dans des endroits où il y a des trucs bizarres, comme en Chine, ben on juge pas. On n’a pas les clefs, on n’a pas toute l’histoire. Même sur le Tibet tu vois on n’a rien dit. Il y a plein de groupes qui ramènent leur gueule là-dessus. On ne connait pas toute l’histoire et on nous a expliqué des trucs plus équilibrés quand même par rapport au Tibet, par rapport à la Chine.


Comment vous vous sentez juste avant la tournée américaine, après la tournée européenne ?

C’est cool, c’est les vacances. Les Etats-Unis c’est le plus simple au monde à tourner. C’est culturel. Tu fais un solo de guitare, t’as des nanas elles arrivent et elles disent « Oh fucking yeah ». Parce que le solo était bien. C’est impossible ici. C’est pour ça que je te dis, c’est pas notre culture. Moi je critique pas, au début ça nous gavait mais maintenant on fait. Parce que le truc qui est extraordinaire chez Cluzo c’est que, ce soir on fera plus de 300, quasi tous seuls… Mais on fait ça dans 38 pays. Et ça nous suffit, tu vois. C’est-à-dire que nous, là on va aller jouer en Colombie, dans des nouveaux pays, tout ça, parce qu’il y a quelque chose derrière de politique au sens, pas des partis, mais littéral du terme. Et c’est une façon de voir la vie, une façon culturelle et démondialisée de voir la vie, et tous les publics qui viennent nous voir, même à Tokyo, même au Japon et tout ça, ce sont des gens qui sont dans ce move. Qui donc sont des gens contre la mondialisation, contre les grandes compagnies en tout cas. Enfin la mondialisation, la globalisation plutôt.


Au Japon, vous êtes plutôt appréciés par un public « underground »?

Ouais, même si on a eu une ouverture avec le single(1). Mais « underground » entre guillemets, parce qu’au Fuji on est une semi-tête d’affiche quand même. On va pas passer avec Red Hot et Oasis mais on va être deux tours avants. Ce qui est impossible ici. Et en France, ça marche vachement bien, pour un groupe… Alors je situe dans le référentiel : pour un groupé indé qui fait tout lui-même, qui fait une musique comme ça, qui fait aucun compromis de single putassier, parce qu’on fait du rock quand même, mais en live c’est très bon public ce qu’on fait. Ça pourrait plaire au plus grand public.


Quand vous faites vos petits interludes  « David Guetouille »(2) ?

Ouais, il y a un côté tellement interactif, et puis c’est bonhomme. Qui fait que, on l’a vu, on pourrait jouer en première partie de Matthieu Chédid, on foutrait le feu. On le sait. Mais après voilà, on peut pas y accéder parce que c’est tout réseauté, c’est comme partout hein. On sait que t’as les plus gros producteurs français qui se sont regroupés, qui ont les dix plus gros festivals français (donc Rock en Seine, tout ça) pour faire un pacte de non-agression entre eux. Donc ils s’échangent des artistes entre eux, mais tous ceux qui sont en dehors [ne peuvent] pas y aller. Et le public le sait pas ça, tu vois. Et donc on sait qu’on pourra pas y aller. Par contre, on joue au Fuji, aux Etats-Unis, et on va faire le plus gros festival d’Afrique du Sud, le plus gros festival de Corée. En Allemagne on joue au Woodstock festival. A l’étranger, par contre, c’est pas pareil, on n’a pas le problème des réseaux. Mais en France c’est comme ça. Mais par contre nous on s ‘en bat hein, la Maro on fait 300, c’est énorme quoi. Et en France c’est ce qu’on fait dans toutes les villes, donc… Qu’est-ce que tu veux de plus ? Nous on s‘en branle de faire le Zénith ou Bercy. Et puis par rapport à la qualité de spectacle que l’on veut, qu’est-ce que tu vas faire au Zénith ? Tu vas pas faire une danse du peigne-cul (3), tu vois. Ou on va le faire, mais c’est… Il faut faire un grand show, faut scénariser et tout. Moi, même si j’ai du respect pour Matthieu Chédid, ce qu’il fait maintenant c’est de la merde. Par rapport à avant où c’était vachement bien. Parce qu’il est obligé de rentrer dans une espèce de norme parce que t’arrives, t’es obligé de scénariser ton concert.


Pourtant, même si vous aimez pas les trucs scénarisés, vous restez fans de Muse…

Oui, mais ils sont anglais. Quand ils le font eux, c’est naturel.


Donc vous avez un problème  avec la musique française ?

C’est difficile à dire, mais, il y a une différence de niveau quand même. C’est tout. Si tu veux, la France c’est la division 3, et quand tu joues à l’étranger, c’est la ligue des champions. Ça joue pas à la même vitesse, c’est tout, c’est aussi simple que ça. Tu prends le meilleur groupe français, tu prends Matthieu Chédid, tu le mets entre Muse et machin, il est ridicule, c’est pas la même vitesse, c’est tout. Mais la France c’est le côté variéteux, tu sais. C’est pas une critique, c’est un constat, c’est comme ça. Matthieu Chédid il a fait des tests à l’étranger, parce qu’il connait notre parcours et y a plein de groupes français qui veulent faire comme nous. Bon nous on leur dit « ouais les gars c’est cool, mais par contre il va falloir s’y mettre quoi ». Parce que le public il est habitué. Le solo de guitare joué avé les dents et tout, ils en ont vu 75 milliards. Tu vas pas leur raconter des bobards. Tu vas pas faire Jimmy Hendrix pour les beaufs. Je caricature, mais c’est un peu ça, c’est au royaume des aveugles, les borgnes sont rois . Il y a des très très bons groupes en France, comme Ezekiel, Gojira etc., mais bon voilà, à un moment donné les très très bons groupes ils s’exportent, ils s’en vont.

Le trailer du documentaire sur The Inspector Cluzo, tourné en 2012.


Comment vous pénétrez un marché ?

C’est une bonne question. Alors, comment on a fait… Et comment on fait maintenant, parce que ça a changé. Aujourd’hui, ce qu’on a fait en partant de rien, en étant à Mont-de-Marsan, sans réseau, donc, et arriver à faire ce qu’on a fait, c’est, malheureusement, je pense pouvoir dire que c’est quasi-impossible, si tu démarres maintenant. Parce que ce qui se passe avec la France, avec les producteurs qui se noyautent comme ça, c’est le cas dans tous les pays où il y a un marché. Donc si t’as pas une signature mondiale, un agent mondial, tu peux pas. Donc, si tu signes avec eux (faut aussi [le] savoir) tu vas dire « Super ! », mais attention, hein, pas de danse du peigne-cul… Tu pourras pas faire ce que tu veux, musicalement : ça va être calibré, le bordel, pour pouvoir passer mondialement. Alors comment on a fait… C’est-à-dire que nous on est passé avant que le robinet soit coupé, je pense. J’pense que ça ça reviendra, par contre, dans 10 ans. Les réseaux indés vont se refaire. Nous on est passés, parce qu’à un moment donné on a eu 1) du cul, parce qu’il faut de la chance. 2) on a la grande chance que le public adhère à ce qu’on fait. C’est le public qui décide. On a eu un pote qui a pris le 4-titres de Cluzo, avec Fuck the bass player, Two days et tout ça, il l’a posé au Japon, dans un label, il nous avait rien dit (bon, ça c’est du cul). Puis, coup de fil du Japon : « j’vous signe » .Bon, [c’était une ] blague, pour nous… 6 mois après on était au Fuji rock, parce que lui après il a séduit le tourneur, et [depuis] c’est toujours les mêmes mecs qui s’occupent de nous. Là-bas, on joue, donc avé le cœur, parce que tu te dis « putain c’est énorme ce qui se passe », puis tu t’aperçois, avec du cul, que le public japonais est touché, ce qui est pas toujours le cas, qui est très dur, parce qu’ils sont très polis. Quand ils sont pas touchés, ils disent rien, ou ils applaudissent juste, tu vois, et tout le monde dit « ouais c’est super, c’est trop facile le Japon ». Non non, c’est très dur. Par contre quand ils se mettent à sauter dans tous les sens et péter un câble alors qu’ils ne doivent pas le faire, j’peux te dire que tu dis… « qu’est c’qu’ils font ? ». Alors ça s’est passé comme ça, et donc après, on a eu des offres de Chine, de Corée, parce que [le Fuji Rock au Japon] est un épicentre, l’Australie vient faire son marché au Fuji Rock. Du coup, les Eurockéennes et le Rock dans tous ses états, qui ont des programmateurs encore indépendants et éclairés, [se sont dit] « c’est quoi ce groupe français qui tourne à l’étranger, qui est pas passé par la France… Ils font du rock’n’roll en plus !… Bon, on va leur donner leur chance ». Donc ils ont fait leur boulot, et on se retrouve aux Eurocks et au Rock dans tous ses états. Là avec Matthieu on savait très bien qu’en gros… Il fallait tout casser, parce que, t’as ta chance, mais c’est une fois, et tu dis « bon bah j’espère que le public va aimer ». Le public français, c’était la première fois.  A Evreux notamment c’était un concert magique, une espèce de communion extraordinaire.

Puis après l’Espagne s’y est mis, l’Allemagne, et tout ça, et tout le temps c’est comme ça. C’est-à-dire que par exemple, là on va en Colombie. C’est un groupe chilien qui nous invite en Colombie, avec qui on a joué en République Tchèque. L’Afrique du Sud, on y a été en festival, et on y retourne cet été, dans le plus gros festival d’Afrique du Sud, parce qu’on a joué avec un groupe d’Afrikaners à Taiwan. C’est toujours comme ça. Parce qu’on a mis le pied. C’est pour ça que je t’ai dit la différence entre avant, et après. Par contre maintenant qu’on est dedans c’est cool. C’est devenu nos amis, parce qu’on a joué avec eux. Mais pour passer le cap, maintenant, pour avoir le mec qui te passe le label qui fait ce geste là [mime «décroche le téléphone »], c’est chaud.


N’êtes-vous pas devenu une forme de label ? Un gage de qualité ? Le groupe de jeunes qui a fait votre clip, the Hangovers, c’est une forme de reconnaissance que vous leur apportez…

 Oui, il y a un peu ça, alors après on a démarré par une autoproduction, comme tous les groupes, d’accord ? Sauf, que, en faisant ce qui s’est passé, on s’est dit « ah, on va peut-être pas signer »… Et on s’est dit « attends, on va se structurer » et aujourd’hui, on peut pas dire qu’on est en autoproduction. On est notre propre producteur, c’est pas pareil. L’autoproduction, ça fait style « il y a personne qui est derrière moi, donc je vais le faire », là c’est pas le cas. On a 3 boites : Fuck the bass player Records qui est le label de Cluzo, donc qui [fait la] distrib, il y a la boite de booking, à part, et le truc d’édition, pour récupérer les droits d’auteurs (4). On a 2 personnes qui travaillent en plus de nous et une nébuleuse de gens qui seront là dans la salle, qui sont venues de Mont-de-Marsan. 15 personnes, qui aident, qui collent les CD, [qui font] les T-shirts, qui amènent l’armagnac… Hyper important, le côté artisanal, sauf qu’on est structuré quand même pour qu’on assure derrière. Matthieu travaille pendant qu’on fait l’interview, et on est structuré pour assumer le fait de… Ok, on n’a pas d’intermédiaire, mais on le fait. Par contre c’est un travail de fou, mais c’est… Comment te dire… On a fait le choix de rester comme ça, parce qu’on a réalisé qu’on avait changé d’époque, et on a dit « c’est fini, ça sert plus à rien [de signer une major] ». Je citerai pas les groupes qui ont lâché le truc, y’en a plein, et aujourd’hui ils pleurent, parce qu’ils font des singles de merde, machin, et tout, alors qu’à la base c’est des super groupes de live. C’est leur problème…


Du genre ?

Non, je ne balance pas… Tu sais, ça ça me fait penser aux agriculteurs qui sont embêtés, qui font du maïs, qui font des OGM et qui sont obligés de le faire, et ils se sont mis dedans. Fallait analyser avant, mais c’est compliqué. Aujourd’hui on leur dit « ouais, vous polluez, vous faites des nitrates et tout » mais… « J’ai un champ de 35 ha, je fais comment ? Pierre Rhabi il est gentil mais je vais pas labourer et faire du round-up ». C’est des pauvres gens, c’est dur, tu vois, et [pour] les artistes aujourd’hui, c’est dur. Mais c’est vrai qu’après faut avoir un peu des couilles et beaucoup de courage pour dire « bah non, je vais pas chez Universal » parce que c’est simple, ils te font un chèque, t’as tout, mais il y a des conséquences aussi, derrière.

 

Et donc du coup, en termes d’images, vous n’êtes pas seulement des mousquetaires…

Ouais, cliché des gascons ça.


En disant que vous allez rayer la maroquinerie de la carte sur votre Facebook, par exemple, vous êtes peut-être plus des guerriers finalement. Vous êtes presque en guerre contre un système.

Non, on n’est pas en guerre contre un système, mais c’est vrai qu’on est guerriers. Bon déjà, il y a un truc c’est que, le rock, c’est ça hein. Le rock, c’est fait pour pataquer, c’est fait pour rentrer dedans, c’est fait pour que ce soit fort, ou dérangeant dans les propos. Si t’as un groupe de rock qui fait l’unanimité, c’est pas un groupe de rock. Faut que par les guitares, le son… Il faut que ce soit âpre à un moment donné, sinon c’est pas du rock. Iggy Pop, aujourd’hui c’est une star, mais à l’époque, il montrait sa teub, il cassait la gueule à un mec au premier rang parce qu’il l’avait mal regardé, et les gens le jugeaient mal, aujourd’hui c’est une icône. A l’époque c’était une musique de contre-société. C’est pas d’la pop. Tu choisis ton chemin. Mais on n’est pas en guerre contre le système, on veut juste faire notre voie. Par contre, si on veut nous empêcher de passer et qu’on nous fout des bâtons dans les roues, là on pataque, ça c’est sûr. C’est un peu l’histoire des mousquetaires : mousquetaire, tu te bats pas pour le plaisir, par contre si  il y a un mec qui vient te casser les couilles, tu vas pas faire « oui, oui », bon… « Tu veux quoi ? Dégage ! », tu vois ? C’est juste, on défend notre steak, on a eu des soucis juste parce qu’on défendait nos steaks et les mecs ont pas l’habitude. Les mecs font « ouais, si vous la ramenez, on vous raye du festival ! » Bah écoute, ton festival, on n’ira pas, on s’en branle. Rayés. Tu vois, on réagit comme ça, mais au final, on est libre. Et on fait ce qu’on veut. Et ça… C’est énorme, d’être libre, en 2013.  Nous, voilà, on était à l’école, on nous a éduqués comme ça. On a fait prépa (maths sup, maths spé) tous les deux, et on nous a dit,  « il faut être libre ». Faites toujours le choix éthique, le choix intellectuel. Vous vous assumez, pas de compromis.

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[Bonus Gorille] Quel animal seriez-vous dans la jungle ?

J’hésiterais avec l’ours, mais culturellement je te dirais plutôt un taureau (mais un taureau de combat) ou une vache landaise. Parce qu’on a un chemin, on ira au bout, même si on sait qu’au bout c’est perdu. Tu vois ce que je veux dire ? On ira au bout de notre démarche, même si on sait que peut-être… Ce qui est pas le cas, je précise, parce qu’il y a des indicateurs qui montreraient que ça pourrait continuer à aller très haut, mais… Par principe on ira jusqu’au bout. Même s’il faut que le groupe s’arrête. Parce que le taureau de combat même s’il est blessé il va continuer à revenir parce que c’est un taureau de combat, c’est pas un taureau de pré, il va charger, comme les vaches. Un taureau de combat ou une vache landaise, voilà. Et l’ours parce que c’est plus « faites pas chier, on fait notre truc. Je vous emmerde pas, me faites pas chier ».


Interview par Romain Vindevoghel et Sabrina Eleb. Photos par Sabrina Eleb

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(1)  French Bastards, n°2 au Japon, juste derrière Lady Gaga

(2) Spécialité de Laurent : il s’agit d’arrêter le concert pour proposer à l’audience un morceau langoureux et putassier à souhait, afin de faire monter la température, et le batteur sur la batterie.

(3) Va généralement de pair avec l’interlude. Danse exécutée par un spectateur, qui se doit de paraître sexy malgré les cinq pintes ingérées avant le début du concert. Pour plus d’info, cliquez ici.

(4) Le troisième album de The Inspector Cluzo, The 2 mousquetaires Of Gasconha, est sorti avec une bande dessinée créée par Kriss, un artiste taïwanais.

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